
Un retour discret
Le 15 janvier 2014, l’avis de décès de Raphaël Raisnard publié à la rubrique nécrologique du journal Sud Ouest passa totalement inaperçu. Personne ne fit le rapprochement entre ce défunt de 47 ans et son homonyme qui avait défié la chronique locale vingt ans plus tôt. L’inhumation, le lendemain, ne rassembla que trois personnes : sa veuve Sandra et ses deux enfants âgés d’une vingtaine d’années. Aucune cérémonie religieuse n’était prévue, évitant ainsi la venue des grenouilles de bénitier et des curieux occasionnels, juste un enterrement civil.
Le fourgon s’était rendu à la morgue de l’hôpital pour emmener le corps à sa dernière demeure. Pour comble d’ironie, Christophe, le conducteur, ignorant tout de l’identité du mort, ne soupçonna à aucun moment, ce jour-là, que son client s’appelait Raphaël. Celui-là même qui avait partagé avec lui les bancs de l’école primaire. Le trajet dura moins de vingt minutes.
La veuve et ses enfants hélèrent un taxi pour se rendre au cimetière. Le chauffeur en déposant ses passagers à l’entrée s’inquiéta de les laisser dans cet endroit isolé et leur proposa de les ramener en ville :
— Voulez-vous que je vous attende jusqu’à la fin de la cérémonie ?
— Je n’ai aucune idée du temps que cela va prendre, donnez-moi votre numéro de téléphone, je vous appellerai. Je tiens à vous prévenir, j’ai une course assez longue à vous confier si vous êtes disponibles.
— Vous comptez aller à Rochefort ?
— Pourquoi Rochefort ? Non, je souhaite me rendre à Bordeaux, seulement si le prix n’est pas prohibitif.
Jean-Pierre était libre comme l’air, il n’avait aucune raison de refuser cette demande inattendue et puis à Bordeaux il pourrait toujours aller voir sa mère, depuis le temps qu’il lui promettait de lui rendre visite. Un rapide calcul sur la distance du trajet, les frais d’essence, l’usure de la voiture, tout fut pris en compte en moins de trois secondes. Quatre cents kilomètres en quatre heures, soit trente litres de diesel, sans oublier les péages pour emprunter l’autoroute, son cerveau fonctionnait comme un véritable ordinateur. Le premier montant qui lui vint à l’esprit lui parut trop élevé, il fallait le comparer au prix du train, même avec une grosse remise il n’était pas compétitif. Il se lança en se disant que c’était fichu :
— 300 euros ! Et vraiment, je vous fais un cadeau, je ne peux pas descendre en dessous.
— C’est parfait, je vous rappelle, à tout à l’heure.
À la rapidité à laquelle la jeune veuve lui répondit, Jean-Pierre comprit qu’il aurait pu demander un peu plus.
Le soleil avait du mal à percer le brouillard qui plongeait littéralement le cimetière dans un monde fantasmagorique renforçant l’aspect mystérieux du lieu. Le vent ne voulant pas jouer les égoïstes y alla lui aussi de sa petite chanson, le bruit qu’il produisait en s’engouffrant dans une canalisation éventrée ressemblait à s’y méprendre aux cris d’un loup. Lors de la première rafale, un frisson parcourut tous les membres de la maigre assemblée qui se rassemblait autour du caveau. Même les employés pourtant habitués aux facéties du vent et du brouillard crurent percevoir, en entendant ces hurlements lugubres, toute une meute de ces canidés en furie jaillissant au milieu des ombres. Le fils et la fille de Raphaël, bien qu’ayant tous les deux dépassé depuis quelques années l’âge de l’adolescence, amorcèrent un léger mouvement de recul en découvrant le trou béant qui attendait de recevoir la dépouille de leur père, comme s’ils avaient peur d’y voir surgir ces monstres affamés. Ils se ressaisirent et mirent cette réaction sur le compte de cette ambiance surnaturelle,
La compagnie funéraire avait sollicité l’aide d’un artisan maçon pour retirer la pierre couvrant la tombe, juste avant l’arrivée du modeste cortège afin d’épargner à la famille ce spectacle toujours émouvant que constituait l’ouverture d’un caveau. Autre raison de procéder ainsi, la saison hivernale et son cortège d’intempéries particulièrement rigoureuses aujourd’hui, limitaient la présence au grand air au strict minimum sous réserve de contracter une bronchite en respirant cet air glacial et humide. Sandra et ses enfants durent cependant attendre dans le froid que les employés des pompes funèbres placent le cercueil dans la tombe. Tous trois déposèrent dans la fosse les fleurs achetées en ville. Une fois, la dalle de marbre en place, le maître de cérémonie prononça le discours traditionnel qui accompagne les enterrements de première classe sans se préoccuper du contexte très particulier de ces obsèques. Ce n’était ni la première ni la dernière fois que la compagnie se trouvait confrontée à une inhumation avec si peu de participants, le choix de la famille se portait dans ce cas, sur le service minimum avec une équipe réduite au strict nécessaire, la présence d’un maître de cérémonie n’étant évidemment pas offerte dans ce type de prestation. L’insistance de la dame pour que son mari ait droit à des funérailles haut de gamme surprit la secrétaire lorsqu’elle apprit le nombre de personnes à prévoir. Le conseiller funéraire, en tant que professionnel, se devait de respecter à la lettre le protocole. Quand il prononça le nom de famille, le chauffeur était déjà reparti se mettre à l’abri dans le fourgon, sans quoi à l’évocation du patronyme, il aurait certainement fait le rapprochement avec son ancien camarade d’enfance, quant aux autres employés, ils n’étaient pas originaires de La Rochelle.
Outre les trois membres de la famille et les cinq salariés de la compagnie funéraire, un homme se tenait à l’écart en prenant des notes et à trois reprises fit crépiter le flash de son appareil photo qui produisit un halo de lumière dans cette atmosphère embrumée.
La veuve attendit le départ du fourgon mortuaire pour extraire la stèle de sa valise qu’elle installa avec l’aide de son fils au milieu de la tombe. Ce fut le seul ornement qu’elle s’autorisa pour respecter les dernières volontés de son mari qui avait demandé qu’on l’enterre sans fleurs ni couronnes.
Le témoin discret était toujours là pour mémoriser la scène à l’aide de son Nikon numérique haute définition. Il photographia la stèle sous tous ses angles et fit un zoom sur l’inscription qu’elle avait fait graver en épitaphe : « À Raphaël, le seul homme que j’ai toujours aimé et qui pour me protéger a tout quitté au point que tous ses proches voulurent le voir mourir ».
Elle prit le temps de réciter une courte prière, seul moment de faiblesse devant ses enfants, puis elle les éloigna en prétextant qu’ils devaient se mettre à l’abri du vent pour éviter de contracter un rhume ou pire encore. Elle voulait se retrouver sans témoin avec le photographe. Après s’être assurée que sa fille et son fils ne pouvaient ni l’entendre ni la voir, elle remit un chèque à son mystérieux interlocuteur qui la remercia avant de l’informer :
— Je vous ferai parvenir les résultats de mon enquête par courriel à l’adresse que vous m’avez indiquée. En cas de problème urgent, j’ai les coordonnées de votre portable. Je vous donne un numéro où vous pourrez me joindre à tout moment, de jour comme de nuit, dit-il en lui remettant une carte de visite.
— Merci, répondit-elle.
— J’irai jusqu’au bout de ma mission, je vous le promets.
Après quoi il prit congé de sa cliente.
Sandra composa nerveusement sur son smartphone les chiffres qui figuraient sur le papier remis par le chauffeur de taxi. Cinq minutes plus tard, elle montait avec ses enfants, dans la berline grise, heureuse de quitter au plus vite La Rochelle pour prendre un avion à l’aéroport de Mérignac près de Bordeaux. Elle avait hâte de rejoindre l’Argentine, pays dans lequel ils avaient trouvé refuge après le scandale familial.
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Pendant le trajet jusqu’à Mérignac qui dura un peu moins de deux heures, Sandra s’efforça de ne rien dire au chauffeur qui pourrait le mettre sur la piste. Elle apprit avec soulagement qu’il n’était pas natif de La Rochelle, mais de Bordeaux, ce qui était un bon point, mais n’écartait pas tout risque, car même dans cette ville l’affaire avait fait grand bruit à l’époque. Quand le chauffeur lui demanda où elle se rendait, elle répondit qu’elle rentrait au Mexique, ce qui pouvait expliquer son léger accent espagnol. Pour crédibiliser ses dires, elle parla à plusieurs reprises à ses enfants dans la langue de Cervantès. Jean-Pierre très impressionné par les personnes bilingues fut complètement bluffé lorsqu’une fois arrivée à l’aéroport, sa cliente renseigna une touriste en anglais. Pour une fois, il aurait de quoi raconter à sa mère.
Ce ne fut qu’une fois dans l’avion qu’elle put se détendre, et apaiser ses angoisses accumulées tout au long de ces derniers jours. Elle avait pris sur elle, s’interdisant tout signe extérieur de chagrin, alors qu’elle venait de perdre Raphaël qui avait été l’ami de sa vie, son compagnon, son amant et surtout le père de ses enfants. Elle se sentait seule, vidée, épuisée, folle de douleur au point que des tonnes d’idées noires lui traversaient en permanence l’esprit. Seule, la vengeance qui l’habitait lui donnait la force de tenir le coup, sans quoi elle aurait certainement rejoint son époux.
Elle poussa un ouf de soulagement quand elle repéra sa place dans le compartiment club à l’avant de l’appareil et elle se laissa carrément tomber dans le siège qui émit un bruit bizarre en l’accueillant de cette façon si peu délicate. Un passager, en la croyant, crut qu’elle était victime d’un malaise, lui demanda si tout allait bien. Étonnée de son geste, elle se surprit à bredouiller quelques mots de remerciement à la personne qui visiblement s’était inquiétée de sa santé. Rassurée par le fait qu’elle n’avait pas, dans sa chute, détérioré le fauteuil, elle s’affala de tout son long pour détendre ses muscles noués par le stress et se rejoua dans sa tête le film de ces derniers jours. Ce qui se présentait au départ comme une chance s’était terminé en cauchemar. Alors qu’elle avait débarqué confiante, persuadée que l’opération que son mari allait subir prolongerait sa vie de plusieurs années, elle vit ses espoirs s’envoler dès son arrivée à l’hôpital après son entretien avec le professeur Gerbert. Celui-ci ne lui cacha rien des difficultés que représentait une telle opération, compte tenu de l’état général du patient. Pressé d’avancer un chiffre, le professeur bafouilla : 25 %. Propos qu’il regretta immédiatement. Sandra mit du temps à réagir, comprenant que Raphaël n’avait qu’une chance sur quatre de survivre, un sentiment de désespoir s’empara d’elle. Ce n’était pourtant pas le moment de flancher, les probabilités étaient faibles, mais cela valait la peine de tenter l’intervention. En l’absence de cette greffe d’un nouveau cœur, il en avait pour un mois voire deux tout au plus de l’avis unanime des médecins. Il n’avait pas échappé aux terribles gènes de la maladie de son père. L’hérédité n’est pas un vain mot.
L’opération en elle-même s’était bien déroulée, au bout de deux jours, elle avait été autorisée à lui parler. Ils faisaient des projets pour l’avenir. Le quatrième jour, le professeur Gerbert s’entretint avec elle :
— Madame, les nouvelles que je dois vous annoncer ne sont pas bonnes.
— Professeur, je vous assure qu’il va bien, j’ai discuté avec lui hier soir.
— Oui, c’était hier soir ! Cette nuit, il a fait une attaque. Pour être plus précis, son corps rejette le greffon. Tous les médicaments que nous lui administrons depuis son opération restent impuissants pour stopper le phénomène. Son organisme est très faible. Je ne pense pas qu’il résiste plus de vingt-quatre heures.
— Puis-je le voir ?
— Oui, mais pas longtemps, nous allons essayer une ultime médication. Je ne veux pas vous donner de faux espoirs, nous nous devons de tout tenter.
Tout s’enchaîna très vite, après un adieu à son ami de toujours, elle appela ses enfants afin qu’ils prennent immédiatement le premier avion pour Paris. Lorsqu’ils débarquèrent à Roissy, leur père était mort depuis plus de cinq heures. Le choc fut brutal pour eux, ils savaient leur père malade, difficile d’ailleurs avec la quantité de médicaments qu’il avalait, de passer cela sous silence, mais de là à penser que ses jours étaient comptés, ils ne pouvaient l’imaginer. Le voyage à Paris leur avait été présenté comme une promenade en amoureux. Sandra les avait quand même prévenus que leur père devait passer une série d’examens médicaux. Malgré cette annonce terrible, ils surent rester dignes et apportèrent à leur mère tout le soutien qu’elle n’osait quémander.
Les deux jours suivants se passèrent en formalités, coups de téléphone, réservation. L’achat de la concession dans le cimetière de La Rochelle remontait à plus de cinq ans, juste après que Raphaël ait été victime de son premier infarctus. Cela l’avait décidé à mettre de l’ordre dans ses affaires. Sandra avait voulu à cette occasion renouer avec la famille, mais Raphaël l’en avait dissuadée et pour la convaincre, il lui avait confié un terrible secret.
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La peine de Pedro et Manuela, les deux enfants de Sandra et Raphaël, était bien réelle. Cela faisait moins de quarante-huit heures qu’ils venaient de quitter l’Argentine, interrompant précipitamment leurs vacances, sans prendre le temps de prévenir leurs amis, pour se retrouver le lendemain en France, passant brutalement de l’été en plein hiver, du cocon familial à un monde hostile, entouré de gens dont ils ne comprenaient pas la langue. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ils n’avaient jamais appris le français, ce qui faisait qu’aujourd’hui, ils se retrouvaient seuls à Paris, sans personne avec qui communiquer au milieu de ce pays inconnu. Dans une famille, le malheur est habituellement partagé par les proches. On trouve toujours un oncle ou une tante sur qui s’épancher et partager son chagrin. Chez eux, personne sur qui compter, la cellule familiale s’était limitée à eux quatre et se réduisait désormais à trois. Ils étaient trop jeunes à l’époque pour se souvenir des difficultés matérielles que leurs parents avaient endurées en débarquant en Argentine avec pour seul passeport le diplôme de Raphaël et le courage de Sandra. Les mots grands-parents, oncle, tante et cousin leur étaient étrangers en fait, leur situation n’était pas différente des enfants dont les parents seraient issus de la DASS. Cette mort inattendue de leur père les obligeait à sortir du cocon dans lequel ils vivaient depuis leur naissance.
Il était temps pour Sandra d’affranchir ses enfants et de les mettre au courant de son projet. Elle avait besoin de leur soutien pour continuer. Alors que son esprit lui dictait de se lever de son siège pour aller leur parler, ses muscles ne suivirent pas, la fatigue et le bercement de l’avion eurent raison de ses forces et la clouèrent au fauteuil dans lequel elle s’endormit profondément.
Ce fut Manuella qui osa parler la première de ce qui avait toujours été pour eux une énigme : l’origine de leurs parents. Elle avait posé cette question plusieurs fois à sa mère, mais devant l’absence de réponse, elle en avait conclu que ses grands-parents étaient morts très jeunes ou, pire, avaient abandonnés leur descendance. Aujourd’hui les pièces du puzzle commençaient à se rassembler dans sa tête. L’enterrement de son père à La Rochelle en France n’était pas un hasard. Elle avait passé les 12 heures d’avion à découvrir la France dans un livre acheté à l’aéroport de Buenos Aires. Ce document encyclopédique destiné aux touristes traitait les différents aspects du pays d’une façon très superficielle. Si les villes de Paris, Lyon, Marseille étaient décrites dans cet ouvrage, les autres étaient passées sous silence. Paris était la seule ville française qu’elle connaissait grâce à la télévision et aux défilés de mode. Qu’allaient-ils faire à La Rochelle qui n’était même pas citée dans le livre ? Pourtant, lorsqu’elle découvrit en descendant du train, le port et ses deux tours, elle ne fut pas étonnée, cela lui rappelait une carte postale qu’elle avait vue dans le bureau de son père, un jour où elle avait osé enfreindre l’interdiction paternelle. Elle avait même failli se faire surprendre quand son frère avait hurlé en passant devant la porte :
— Sors du bureau de papa, je sais que tu es là !
Prise de panique, Manuella avait enjambé la fenêtre ouverte et s’était cachée dans le jardin avant que son père ne vienne vérifier sa présence, juste pour calmer les cris de Pedro qui après avoir fouillé toute la maison, était persuadé que sa sœur s’était réfugiée dans ce sanctuaire interdit.
Elle n’avait jamais avoué à son frère que ce jour-là, il avait raison, elle se trouvait bien dans le bureau. Il était temps de lui confesser son mensonge. Elle réveilla son frère qui s’était assoupi en le secouant légèrement. Celui-ci ouvrit un œil et demanda :
— C’est pour maman que tu t’inquiètes ? Tu n’as pas tort, car moi aussi je pense comme toi.
— Oui, pour elle et pour nous. Qu’allons-nous devenir sans papa pour diriger l’entreprise ? Nous sommes loin d’avoir terminé nos études. Nous devons aider maman à rompre la loi du silence qu’ils s’étaient imposés pour nous protéger. Je suis sûre qu’elle souffre d’être séparée de sa famille, car je suis persuadée que nous avons de la famille à La Rochelle, ce n’est pas un hasard si papa a été enterré dans cette ville. Ils avaient fait les démarches depuis longtemps. Maman n’a pas hésité une seule seconde avant d’appeler la compagnie des pompes funèbres, je n’ai pas compris ce qu’elle leur disait puisqu’elle s’exprimait en français, elle ne cherchait pas ses mots, elle savait ce qu’elle voulait. Aujourd’hui, elle doit nous dire la vérité, je pense que cela la délivrera d’un grand poids.
— Tu as raison, sœurette.
— Tu es gentil, frérot, je te rappelle que même si tu es grand et costaud, je suis et je resterai toujours l’aînée.
— Oui, pour l’état civil, seulement c’est à moi de te défendre maintenant.
Manuella se leva pour aller rejoindre sa mère puis se ravisa en la voyant dormir. Elle revint se rasseoir auprès de son frère :
— Ce n’est ni le lieu ni le moment d’obtenir une confession, attendons d’être rentrés à la maison. Je crois qu’il vaut mieux que nous fassions comme elle, dormir !
— Tu as raison, nous sommes morts de fatigue.
— Pedro, je voulais te dire que le jour où tu me cherchais dans le bureau de papa, tu ne t’étais pas trompé, j’y étais, je me suis enfuie par la fenêtre, j’avais trop peur de me faire attraper.
— Je le sais, je t’avais vu sortir par la fenêtre, j’ai continué de crier pour retenir papa.
Ils se firent mutuellement un grand sourire et se laissèrent emporter par le marchand de sable de leur enfance.
Dans son sommeil, Sandra rêva de son départ de France et de la naissance de ses enfants.
« Leur première action après avoir mis les pieds sur le continent sud-américain fut de trouver un prêtre pour les marier. Cela la fit rire rétrospectivement, car c’était elle qui avait convaincu Raphaël de se plier à la morale judéo-chrétienne pour ne pas vivre dans le péché. Aujourd’hui, elle ne croyait plus en personne et se serait bien passée de ces formalités. Leur mariage fut célébré dans la plus stricte intimité. Son désir de mère fut rapidement comblé, car de leur union naquirent deux enfants : Pedro et Manuela qu’ils élevèrent dans la tradition argentine. L’espagnol et l’anglais furent les deux seules langues qui leur furent enseignées. Ils avaient veillé scrupuleusement à ne pas s’exprimer en français devant leurs enfants.
Après la mort de son père et le scandale qui s’ensuivit, Raphaël décida de prendre le large, mais comme il n’était pas facile de tout quitter, il eut peur que Sandra ne le suive pas et lui demanda son avis. Celle-ci n’hésita pas une seconde, sa décision était sans appel, elle restait avec lui et au diable leur famille et tous leurs problèmes d’un autre âge. Ils s’inscrivirent dans une agence de voyages pour une semaine de vacances, le temps d’y voir plus clair et de s’accorder un voyage de noces avant l’heure. La seule destination offerte ce jour-là était l’Argentine, ils signèrent le contrat et le soir même, ils décollaient de Nantes pour l’Amérique du Sud. Après la semaine à jouer les touristes, ce ne fut pas facile de trouver du travail et obtenir un permis de séjour. Heureusement qu’ils tombèrent sur Pedro Ramirez.
Sandra fut réveillée par le choc de l’avion quand celui-ci posa ses roues sur la piste de l’aéroport de Baltimore à Washington. Il s’agissait d’une escale de courte durée pour refaire le point de kérosène et embarquer quelques personnes devant se rendre à Buenos Aires. Sandra qui espérait se dégourdir ses jambes qui commençaient à s’ankyloser fut déçue lorsqu’elle apprit que les passagers ne devaient pas quitter la cabine. Le commandant, voyant son air désolé, lui permit de faire quelques pas sur la piste. Des idées noires tournaient dans sa tête, elle refusait d’admettre la mort de Raphaël dont elle se sentait responsable. C’était elle qui, lorsque tous les traitements pour le soigner s’étaient montrés impuissants, avait réussi à le convaincre d’accepter la solution proposée par le professeur Gómez qui le suivait depuis plus de cinq ans pour son insuffisance cardiaque. Elle aurait dû écouter Raphaël qui préférait se faire opérer aux États-Unis pour éviter de revenir en France. Elle avait insisté pour qu’il accepte de venir à Paris en espérant que c’était un pas vers la réconciliation avec leurs familles.
Elle se retourna pour regarder ses enfants et n’eut pas le courage de les réveiller. Ils étaient jeunes et à leur âge ils avaient besoin de sommeil, d’autant plus que les dernières nuits avaient été courtes.
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Raphaël à 20 ans