L'homme que tous voulaient voir mourir

 

Barre

Un retour discret

Le 15 janvier 2014, l’avis de décès de Raphaël Raisnard publié à la rubrique nécrologique du journal Sud Ouest passa totalement inaperçu. Personne ne fit le rapprochement entre ce défunt de 47 ans et son homonyme qui avait défié la chronique locale vingt ans plus tôt. L’inhumation, le lendemain, ne rassembla que trois personnes : sa veuve Sandra et ses deux enfants âgés d’une vingtaine d’années. Aucune cérémonie religieuse n’était prévue, évitant ainsi la venue des grenouilles de bénitier et des curieux occasionnels, juste un enterrement civil.

Le fourgon s’était rendu à la morgue de l’hôpital pour emmener le corps à sa dernière demeure. Pour comble d’ironie, Christophe, le conducteur, ignorant tout de l’identité du mort, ne soupçonna à aucun moment, ce jour-là, que son client s’appelait Raphaël. Celui-là même qui avait partagé avec lui les bancs de l’école primaire. Le trajet dura moins de vingt minutes.

La veuve et ses enfants hélèrent un taxi pour se rendre au cimetière. Le chauffeur en déposant ses passagers à l’entrée s’inquiéta de les laisser dans cet endroit isolé et leur proposa de les ramener en ville :

     — Voulez-vous que je vous attende jusqu’à la fin de la cérémonie ?

— Je n’ai aucune idée du temps que cela va prendre, donnez-moi votre numéro de téléphone, je vous appellerai. Je tiens à vous prévenir, j’ai une course assez longue à vous confier si vous êtes disponibles.

— Vous comptez aller à Rochefort ?

— Pourquoi Rochefort ? Non, je souhaite me rendre à Bordeaux, seulement si le prix n’est pas prohibitif.

Jean-Pierre était libre comme l’air, il n’avait aucune raison de refuser cette demande inattendue et puis à Bordeaux il pourrait toujours aller voir sa mère, depuis le temps qu’il lui promettait de lui rendre visite. Un rapide calcul sur la distance du trajet, les frais d’essence, l’usure de la voiture, tout fut pris en compte en moins de trois secondes. Quatre cents kilomètres en quatre heures, soit trente litres de diesel, sans oublier les péages pour emprunter l’autoroute, son cerveau fonctionnait comme un véritable ordinateur. Le premier montant qui lui vint à l’esprit lui parut trop élevé, il fallait le comparer au prix du train, même avec une grosse remise il n’était pas compétitif. Il se lança en se disant que c’était fichu :

— 300 euros ! Et vraiment, je vous fais un cadeau, je ne peux pas descendre en dessous.

— C’est parfait, je vous rappelle, à tout à l’heure.

À la rapidité à laquelle la jeune veuve lui répondit, Jean-Pierre comprit qu’il aurait pu demander un peu plus.

Le soleil avait du mal à percer le brouillard qui plongeait littéralement le cimetière dans un monde fantasmagorique renforçant l’aspect mystérieux du lieu. Le vent ne voulant pas jouer les égoïstes y alla lui aussi de sa petite chanson, le bruit qu’il produisait en s’engouffrant dans une canalisation éventrée ressemblait à s’y méprendre aux cris d’un loup. Lors de la première rafale, un frisson parcourut tous les membres de la maigre assemblée qui se rassemblait autour du caveau. Même les employés pourtant habitués aux facéties du vent et du brouillard crurent percevoir, en entendant ces hurlements lugubres, toute une meute de ces canidés en furie jaillissant au milieu des ombres. Le fils et la fille de Raphaël, bien qu’ayant tous les deux dépassé depuis quelques années l’âge de l’adolescence, amorcèrent un léger mouvement de recul en découvrant le trou béant qui attendait de recevoir la dépouille de leur père, comme s’ils avaient peur d’y voir surgir ces monstres affamés. Ils se ressaisirent et mirent cette réaction sur le compte de cette ambiance surnaturelle,

La compagnie funéraire avait sollicité l’aide d’un artisan maçon pour retirer la pierre couvrant la tombe, juste avant l’arrivée du modeste cortège afin d’épargner à la famille ce spectacle toujours émouvant que constituait l’ouverture d’un caveau. Autre raison de procéder ainsi, la saison hivernale et son cortège d’intempéries particulièrement rigoureuses aujourd’hui, limitaient la présence au grand air au strict minimum sous réserve de contracter une bronchite en respirant cet air glacial et humide. Sandra et ses enfants durent cependant attendre dans le froid que les employés des pompes funèbres placent le cercueil dans la tombe. Tous trois déposèrent dans la fosse les fleurs achetées en ville. Une fois, la dalle de marbre en place, le maître de cérémonie prononça le discours traditionnel qui accompagne les enterrements de première classe sans se préoccuper du contexte très particulier de ces obsèques. Ce n’était ni la première ni la dernière fois que la compagnie se trouvait confrontée à une inhumation avec si peu de participants, le choix de la famille se portait dans ce cas, sur le service minimum avec une équipe réduite au strict nécessaire, la présence d’un maître de cérémonie n’étant évidemment pas offerte dans ce type de prestation. L’insistance de la dame pour que son mari ait droit à des funérailles haut de gamme surprit la secrétaire lorsqu’elle apprit le nombre de personnes à prévoir. Le conseiller funéraire, en tant que professionnel, se devait de respecter à la lettre le protocole. Quand il prononça le nom de famille, le chauffeur était déjà reparti se mettre à l’abri dans le fourgon, sans quoi à l’évocation du patronyme, il aurait certainement fait le rapprochement avec son ancien camarade d’enfance, quant aux autres employés, ils n’étaient pas originaires de La Rochelle.

Outre les trois membres de la famille et les cinq salariés de la compagnie funéraire, un homme se tenait à l’écart en prenant des notes et à trois reprises fit crépiter le flash de son appareil photo qui produisit un halo de lumière dans cette atmosphère embrumée.

La veuve attendit le départ du fourgon mortuaire pour extraire la stèle de sa valise qu’elle installa avec l’aide de son fils au milieu de la tombe. Ce fut le seul ornement qu’elle s’autorisa pour respecter les dernières volontés de son mari qui avait demandé qu’on l’enterre sans fleurs ni couronnes.

Le témoin discret était toujours là pour mémoriser la scène à l’aide de son Nikon numérique haute définition. Il photographia la stèle sous tous ses angles et fit un zoom sur l’inscription qu’elle avait fait graver en épitaphe : « À Raphaël, le seul homme que j’ai toujours aimé et qui pour me protéger a tout quitté au point que tous ses proches voulurent le voir mourir ».

Elle prit le temps de réciter une courte prière, seul moment de faiblesse devant ses enfants, puis elle les éloigna en prétextant qu’ils devaient se mettre à l’abri du vent pour éviter de contracter un rhume ou pire encore. Elle voulait se retrouver sans témoin avec le photographe. Après s’être assurée que sa fille et son fils ne pouvaient ni l’entendre ni la voir, elle remit un chèque à son mystérieux interlocuteur qui la remercia avant de l’informer :

— Je vous ferai parvenir les résultats de mon enquête par courriel à l’adresse que vous m’avez indiquée. En cas de problème urgent, j’ai les coordonnées de votre portable. Je vous donne un numéro où vous pourrez me joindre à tout moment, de jour comme de nuit, dit-il en lui remettant une carte de visite.

— Merci, répondit-elle.

— J’irai jusqu’au bout de ma mission, je vous le promets.

Après quoi il prit congé de sa cliente.

Sandra composa nerveusement sur son smartphone les chiffres qui figuraient sur le papier remis par le chauffeur de taxi. Cinq minutes plus tard, elle montait avec ses enfants, dans la berline grise, heureuse de quitter au plus vite La Rochelle pour prendre un avion à l’aéroport de Mérignac près de Bordeaux. Elle avait hâte de rejoindre l’Argentine, pays dans lequel ils avaient trouvé refuge après le scandale familial.

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Pendant le trajet jusqu’à Mérignac qui dura un peu moins de deux heures, Sandra s’efforça de ne rien dire au chauffeur qui pourrait le mettre sur la piste. Elle apprit avec soulagement qu’il n’était pas natif de La Rochelle, mais de Bordeaux, ce qui était un bon point, mais n’écartait pas tout risque, car même dans cette ville l’affaire avait fait grand bruit à l’époque. Quand le chauffeur lui demanda où elle se rendait, elle répondit qu’elle rentrait au Mexique, ce qui pouvait expliquer son léger accent espagnol. Pour crédibiliser ses dires, elle parla à plusieurs reprises à ses enfants dans la langue de Cervantès. Jean-Pierre très impressionné par les personnes bilingues fut complètement bluffé lorsqu’une fois arrivée à l’aéroport, sa cliente renseigna une touriste en anglais. Pour une fois, il aurait de quoi raconter à sa mère.

Ce ne fut qu’une fois dans l’avion qu’elle put se détendre, et apaiser ses angoisses accumulées tout au long de ces derniers jours. Elle avait pris sur elle, s’interdisant tout signe extérieur de chagrin, alors qu’elle venait de perdre Raphaël qui avait été l’ami de sa vie, son compagnon, son amant et surtout le père de ses enfants. Elle se sentait seule, vidée, épuisée, folle de douleur au point que des tonnes d’idées noires lui traversaient en permanence l’esprit. Seule, la vengeance qui l’habitait lui donnait la force de tenir le coup, sans quoi elle aurait certainement rejoint son époux.

Elle poussa un ouf de soulagement quand elle repéra sa place dans le compartiment club à l’avant de l’appareil et elle se laissa carrément tomber dans le siège qui émit un bruit bizarre en l’accueillant de cette façon si peu délicate. Un passager, en la croyant, crut qu’elle était victime d’un malaise, lui demanda si tout allait bien. Étonnée de son geste, elle se surprit à bredouiller quelques mots de remerciement à la personne qui visiblement s’était inquiétée de sa santé. Rassurée par le fait qu’elle n’avait pas, dans sa chute, détérioré le fauteuil, elle s’affala de tout son long pour détendre ses muscles noués par le stress et se rejoua dans sa tête le film de ces derniers jours. Ce qui se présentait au départ comme une chance s’était terminé en cauchemar. Alors qu’elle avait débarqué confiante, persuadée que l’opération que son mari allait subir prolongerait sa vie de plusieurs années, elle vit ses espoirs s’envoler dès son arrivée à l’hôpital après son entretien avec le professeur Gerbert. Celui-ci ne lui cacha rien des difficultés que représentait une telle opération, compte tenu de l’état général du patient. Pressé d’avancer un chiffre, le professeur bafouilla : 25 %. Propos qu’il regretta immédiatement. Sandra mit du temps à réagir, comprenant que Raphaël n’avait qu’une chance sur quatre de survivre, un sentiment de désespoir s’empara d’elle. Ce n’était pourtant pas le moment de flancher, les probabilités étaient faibles, mais cela valait la peine de tenter l’intervention. En l’absence de cette greffe d’un nouveau cœur, il en avait pour un mois voire deux tout au plus de l’avis unanime des médecins. Il n’avait pas échappé aux terribles gènes de la maladie de son père. L’hérédité n’est pas un vain mot.

L’opération en elle-même s’était bien déroulée, au bout de deux jours, elle avait été autorisée à lui parler. Ils faisaient des projets pour l’avenir. Le quatrième jour, le professeur Gerbert s’entretint avec elle :

— Madame, les nouvelles que je dois vous annoncer ne sont pas bonnes.

— Professeur, je vous assure qu’il va bien, j’ai discuté avec lui hier soir.

— Oui, c’était hier soir ! Cette nuit, il a fait une attaque. Pour être plus précis, son corps rejette le greffon. Tous les médicaments que nous lui administrons depuis son opération restent impuissants pour stopper le phénomène. Son organisme est très faible. Je ne pense pas qu’il résiste plus de vingt-quatre heures.

— Puis-je le voir ?

— Oui, mais pas longtemps, nous allons essayer une ultime médication. Je ne veux pas vous donner de faux espoirs, nous nous devons de tout tenter.

Tout s’enchaîna très vite, après un adieu à son ami de toujours, elle appela ses enfants afin qu’ils prennent immédiatement le premier avion pour Paris. Lorsqu’ils débarquèrent à Roissy, leur père était mort depuis plus de cinq heures. Le choc fut brutal pour eux, ils savaient leur père malade, difficile d’ailleurs avec la quantité de médicaments qu’il avalait, de passer cela sous silence, mais de là à penser que ses jours étaient comptés, ils ne pouvaient l’imaginer. Le voyage à Paris leur avait été présenté comme une promenade en amoureux. Sandra les avait quand même prévenus que leur père devait passer une série d’examens médicaux. Malgré cette annonce terrible, ils surent rester dignes et apportèrent à leur mère tout le soutien qu’elle n’osait quémander.

Les deux jours suivants se passèrent en formalités, coups de téléphone, réservation. L’achat de la concession dans le cimetière de La Rochelle remontait à plus de cinq ans, juste après que Raphaël ait été victime de son premier infarctus. Cela l’avait décidé à mettre de l’ordre dans ses affaires. Sandra avait voulu à cette occasion renouer avec la famille, mais Raphaël l’en avait dissuadée et pour la convaincre, il lui avait confié un terrible secret.

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La peine de Pedro et Manuela, les deux enfants de Sandra et Raphaël, était bien réelle. Cela faisait moins de quarante-huit heures qu’ils venaient de quitter l’Argentine, interrompant précipitamment leurs vacances, sans prendre le temps de prévenir leurs amis, pour se retrouver le lendemain en France, passant brutalement de l’été en plein hiver, du cocon familial à un monde hostile, entouré de gens dont ils ne comprenaient pas la langue. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ils n’avaient jamais appris le français, ce qui faisait qu’aujourd’hui, ils se retrouvaient seuls à Paris, sans personne avec qui communiquer au milieu de ce pays inconnu. Dans une famille, le malheur est habituellement partagé par les proches. On trouve toujours un oncle ou une tante sur qui s’épancher et partager son chagrin. Chez eux, personne sur qui compter, la cellule familiale s’était limitée à eux quatre et se réduisait désormais à trois. Ils étaient trop jeunes à l’époque pour se souvenir des difficultés matérielles que leurs parents avaient endurées en débarquant en Argentine avec pour seul passeport le diplôme de Raphaël et le courage de Sandra. Les mots grands-parents, oncle, tante et cousin leur étaient étrangers en fait, leur situation n’était pas différente des enfants dont les parents seraient issus de la DASS. Cette mort inattendue de leur père les obligeait à sortir du cocon dans lequel ils vivaient depuis leur naissance.

Il était temps pour Sandra d’affranchir ses enfants et de les mettre au courant de son projet. Elle avait besoin de leur soutien pour continuer. Alors que son esprit lui dictait de se lever de son siège pour aller leur parler, ses muscles ne suivirent pas, la fatigue et le bercement de l’avion eurent raison de ses forces et la clouèrent au fauteuil dans lequel elle s’endormit profondément.

Ce fut Manuella qui osa parler la première de ce qui avait toujours été pour eux une énigme : l’origine de leurs parents. Elle avait posé cette question plusieurs fois à sa mère, mais devant l’absence de réponse, elle en avait conclu que ses grands-parents étaient morts très jeunes ou, pire, avaient abandonnés leur descendance. Aujourd’hui les pièces du puzzle commençaient à se rassembler dans sa tête. L’enterrement de son père à La Rochelle en France n’était pas un hasard. Elle avait passé les 12 heures d’avion à découvrir la France dans un livre acheté à l’aéroport de Buenos Aires. Ce document encyclopédique destiné aux touristes traitait les différents aspects du pays d’une façon très superficielle. Si les villes de Paris, Lyon, Marseille étaient décrites dans cet ouvrage, les autres étaient passées sous silence. Paris était la seule ville française qu’elle connaissait grâce à la télévision et aux défilés de mode. Qu’allaient-ils faire à La Rochelle qui n’était même pas citée dans le livre ? Pourtant, lorsqu’elle découvrit en descendant du train, le port et ses deux tours, elle ne fut pas étonnée, cela lui rappelait une carte postale qu’elle avait vue dans le bureau de son père, un jour où elle avait osé enfreindre l’interdiction paternelle. Elle avait même failli se faire surprendre quand son frère avait hurlé en passant devant la porte :

— Sors du bureau de papa, je sais que tu es là !

Prise de panique, Manuella avait enjambé la fenêtre ouverte et s’était cachée dans le jardin avant que son père ne vienne vérifier sa présence, juste pour calmer les cris de Pedro qui après avoir fouillé toute la maison, était persuadé que sa sœur s’était réfugiée dans ce sanctuaire interdit.

Elle n’avait jamais avoué à son frère que ce jour-là, il avait raison, elle se trouvait bien dans le bureau. Il était temps de lui confesser son mensonge. Elle réveilla son frère qui s’était assoupi en le secouant légèrement. Celui-ci ouvrit un œil et demanda :

— C’est pour maman que tu t’inquiètes ? Tu n’as pas tort, car moi aussi je pense comme toi.

— Oui, pour elle et pour nous. Qu’allons-nous devenir sans papa pour diriger l’entreprise ? Nous sommes loin d’avoir terminé nos études. Nous devons aider maman à rompre la loi du silence qu’ils s’étaient imposés pour nous protéger. Je suis sûre qu’elle souffre d’être séparée de sa famille, car je suis persuadée que nous avons de la famille à La Rochelle, ce n’est pas un hasard si papa a été enterré dans cette ville. Ils avaient fait les démarches depuis longtemps. Maman n’a pas hésité une seule seconde avant d’appeler la compagnie des pompes funèbres, je n’ai pas compris ce qu’elle leur disait puisqu’elle s’exprimait en français, elle ne cherchait pas ses mots, elle savait ce qu’elle voulait. Aujourd’hui, elle doit nous dire la vérité, je pense que cela la délivrera d’un grand poids.

— Tu as raison, sœurette.

— Tu es gentil, frérot, je te rappelle que même si tu es grand et costaud, je suis et je resterai toujours l’aînée.

— Oui, pour l’état civil, seulement c’est à moi de te défendre maintenant.

Manuella se leva pour aller rejoindre sa mère puis se ravisa en la voyant dormir. Elle revint se rasseoir auprès de son frère :

— Ce n’est ni le lieu ni le moment d’obtenir une confession, attendons d’être rentrés à la maison. Je crois qu’il vaut mieux que nous fassions comme elle, dormir !

— Tu as raison, nous sommes morts de fatigue.

— Pedro, je voulais te dire que le jour où tu me cherchais dans le bureau de papa, tu ne t’étais pas trompé, j’y étais, je me suis enfuie par la fenêtre, j’avais trop peur de me faire attraper.

— Je le sais, je t’avais vu sortir par la fenêtre, j’ai continué de crier pour retenir papa.

Ils se firent mutuellement un grand sourire et se laissèrent emporter par le marchand de sable de leur enfance.

Dans son sommeil, Sandra rêva de son départ de France et de la naissance de ses enfants.

« Leur première action après avoir mis les pieds sur le continent sud-américain fut de trouver un prêtre pour les marier. Cela la fit rire rétrospectivement, car c’était elle qui avait convaincu Raphaël de se plier à la morale judéo-chrétienne pour ne pas vivre dans le péché. Aujourd’hui, elle ne croyait plus en personne et se serait bien passée de ces formalités. Leur mariage fut célébré dans la plus stricte intimité. Son désir de mère fut rapidement comblé, car de leur union naquirent deux enfants : Pedro et Manuela qu’ils élevèrent dans la tradition argentine. L’espagnol et l’anglais furent les deux seules langues qui leur furent enseignées. Ils avaient veillé scrupuleusement à ne pas s’exprimer en français devant leurs enfants.

Après la mort de son père et le scandale qui s’ensuivit, Raphaël décida de prendre le large, mais comme il n’était pas facile de tout quitter, il eut peur que Sandra ne le suive pas et lui demanda son avis. Celle-ci n’hésita pas une seconde, sa décision était sans appel, elle restait avec lui et au diable leur famille et tous leurs problèmes d’un autre âge. Ils s’inscrivirent dans une agence de voyages pour une semaine de vacances, le temps d’y voir plus clair et de s’accorder un voyage de noces avant l’heure. La seule destination offerte ce jour-là était l’Argentine, ils signèrent le contrat et le soir même, ils décollaient de Nantes pour l’Amérique du Sud. Après la semaine à jouer les touristes, ce ne fut pas facile de trouver du travail et obtenir un permis de séjour. Heureusement qu’ils tombèrent sur Pedro Ramirez.

Sandra fut réveillée par le choc de l’avion quand celui-ci posa ses roues sur la piste de l’aéroport de Baltimore à Washington. Il s’agissait d’une escale de courte durée pour refaire le point de kérosène et embarquer quelques personnes devant se rendre à Buenos Aires. Sandra qui espérait se dégourdir ses jambes qui commençaient à s’ankyloser fut déçue lorsqu’elle apprit que les passagers ne devaient pas quitter la cabine. Le commandant, voyant son air désolé, lui permit de faire quelques pas sur la piste. Des idées noires tournaient dans sa tête, elle refusait d’admettre la mort de Raphaël dont elle se sentait responsable. C’était elle qui, lorsque tous les traitements pour le soigner s’étaient montrés impuissants, avait réussi à le convaincre d’accepter la solution proposée par le professeur Gómez qui le suivait depuis plus de cinq ans pour son insuffisance cardiaque. Elle aurait dû écouter Raphaël qui préférait se faire opérer aux États-Unis pour éviter de revenir en France. Elle avait insisté pour qu’il accepte de venir à Paris en espérant que c’était un pas vers la réconciliation avec leurs familles.

Elle se retourna pour regarder ses enfants et n’eut pas le courage de les réveiller. Ils étaient jeunes et à leur âge ils avaient besoin de sommeil, d’autant plus que les dernières nuits avaient été courtes.

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Raphael

Raphaël à 20 ans

 

 

 

 

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La confession de Sandra

Lorsqu’ils descendirent de l’avion à l’aéroport d’Ezeiza, situé à vingt-deux kilomètres au sud-ouest de Buenos Aires, la température avoisinait les 40° à l’ombre. Le temps était sec, ce qui n’avait rien à voir avec l’air chargé d’humidité qu’ils avaient respiré en France. Sandra hésita une ou deux minutes quant au moyen de transport à emprunter pour se rendre dans leur estancia. Devait-elle prendre un taxi ou appeler José, le chauffeur de la maison ? Elle observa d’un air dubitatif la longueur de la file des personnes qui se rangeaient docilement derrière les barrières et elle fut agréablement surprise de constater que le temps d’attente n’excéderait pas les cinq minutes. Comme elle n’avait aucune envie d’affronter les domestiques aujourd’hui et encore moins de répondre aux questions qu’ils ne manqueraient pas de lui poser, elle opta pour la première solution. Elle prit sa place dans la queue et attendit sagement son tour. Manuella voyant sa mère patienter, comme n’importe quel autre touriste, courut la rejoindre, suivie immédiatement par son frère. Étonnée par cette attitude qui ne correspondait pas aux traditions familiales, elle demanda à sa mère, d’une voix empreinte d’inquiétude :

— Tu n’appelles pas José ?

— Ce n’est pas la peine de le déranger, il va falloir que nous apprenions désormais à tout faire par nous-mêmes, répondit Sandra.

Elle regarda tour à tour sa fille et son fils, puis, rassurée de ne pas observer chez eux des signes réprobateurs, elle en profita pour annoncer :

— Je vous dois la vérité sur la famille de votre père ainsi que sur la mienne. Je pense que vous ne saviez pas comment me le demander. Je propose que nous allions prendre un verre au « Limbo-club » avant de rentrer à la maison. Il y aura moins d’oreilles indiscrètes là-bas, pour ce que j’ai à vous dire, d’ailleurs je propose que notre conversation se poursuive en anglais.

Vingt minutes plus tard, le chauffeur les déposait devant l’entrée du « Limbo-club ». Pedro qui connaissait ce bar de réputation fut étonné que leur mère les emmène dans cet endroit plutôt réservé aux jeunes. Il n’eut pas besoin de poser la question, Sandra lui apporta la réponse avant qu’il n’ouvre la bouche.

— Tu brûles d’envie de me demander, pour quelle raison j’ai choisi ce bar, plutôt qu’un autre ? Non, je ne suis pas retombée comme tu pourrais t’en inquiéter en enfance, j’ai juste besoin de revoir l’endroit où nous avons trouvé refuge, ton père et moi après notre semaine touristique. Le patron à l’époque nous avait donné de précieux conseils. J’ai besoin de me raccrocher à ces souvenirs.

Pedro ne comprit pas à quoi elle faisait allusion en parlant de semaine touristique, mais rien qu’à regarder sa tête il en déduisit que c’était très important pour elle de revenir ici, comme une sorte de pèlerinage, ce qui le rassura sur son état mental qu’il pensait vacillant, ce qui ne serait pas surprenant après les dernières journées qu’elle venait de subir.

Ils montèrent sur la terrasse pour jouir de la vue sur la ville. En prenant un peu de hauteur, l’air devenait plus respirable, grâce à une légère brise qui commençait à souffler. Heureusement qu’en milieu d’après-midi, la foule n’avait pas encore investi les lieux, ce qui leur permit de s’attabler dans un endroit habituellement bondé.

Après avoir passé la commande, Sandra se lança dans un monologue que ses enfants n’osèrent pas interrompre après sa mise en garde.

— Même si ce que je vais vous dire peut vous paraître surprenant, je vous demande de me croire. Après, vous me ferez part de vos questions et j’essaierai d’y répondre, si je peux. Raphaël m’a fait de nouvelles révélations à l’hôpital et depuis je comprends mieux pourquoi il avait toujours refusé de revenir en France. Ces faits nouveaux m’obligent à envisager les choses différemment, je ne peux plus rester les bras croisés sans venger sa mémoire et rétablir la vérité. Sachez tout d’abord que Raphaël et moi ne sommes pas argentins, mais français. Cela vous l’avait deviné depuis l’enterrement. Rassurez-vous, nous ne devons pas notre exil à une action répréhensible par la loi et n’avons rien à voir avec tous ces apatrides qui ont fui leur pays d’origine pour échapper à un internement. Non ! Cet éloignement, nous le devons juste à la bêtise de nos familles et à la cupidité exacerbée d’une proche parente de votre père. La calomnie est toujours cruelle, la fierté fait le reste. Reportons-nous vingt-deux ans en arrière, du temps où votre grand-père était encore vivant ? L’origine de la brouille entre les familles Ducelle et Raisnard, comme bien souvent dans ce genre de querelle, datait de plusieurs décennies. Chaque clan accusant l’autre d’avoir commencé, sans qu’aucun d’entre eux ne puisse fournir la moindre explication sur les raisons de la chamaille. Ce qui au départ aurait dû se limiter à quelques mouvements d’humeur passagers s’était transformé en haine au fil des années. À la fin de la décennie 1980, Raphaël avait tout pour réussir dans la vie, l’intelligence, la beauté et l’argent. Il était prêt à seconder son père (votre grand-père) qui le pressait de l’aider dans la direction de la société, à la condition que celui-ci lui donne sa bénédiction pour m’épouser, moi la fille de la famille ennemie. Nous nous aimions d’un amour fou que rien au monde ne pouvait séparer. Henri, votre grand-père en était bien conscient et s’il regrettait le temps où les parents choisissaient les conjoints de leurs enfants, il était certain que la demande de son fils était une condition sine qua non, pour qu’il accepte la passation des pouvoirs. La décision de céder à la requête de son fils était lourde de conséquences, car s’il n’y était pas réellement opposé, il s’attendait à essuyer les foudres de la famille, c’est pourquoi il reportait toujours au lendemain sa réponse. Nous savions qu’il nous faudrait batailler ferme pour obtenir le quitus de nos familles. Depuis deux générations, que cette haine perdurât, il était plus que temps d’y mettre un terme et cela d’autant plus que cette liaison n’était un secret pour personne hormis la famille. Tout le monde en parlait, surtout dans la haute société rochelaise où elle alimentait les conversations. Raphaël ne savait que penser de l’attitude de son père qui habituellement ne perdait pas son temps en atermoiements et tranchait toujours rapidement. Y avait-il d’autres raisons que cette vieille querelle de famille ? Dieu seul le savait ! Sa mort intervint avant qu’il eût à se prononcer devant les siens. Son décès que tous ses familiers redoutaient depuis plusieurs mois mit fin à toute possibilité de rapprochement entre les deux familles.

Alors qu’il était l’héritier naturel des chantiers « Beaux-navires », entreprise familiale spécialisée dans la construction de bateaux de plaisance, Raphaël, seul garçon d’une riche famille de trois enfants, s’apprêtait à vingt-six ans à prendre la place de son père Henri, le fondateur de la société qui souffrait depuis des années d’une maladie de cœur invalidante. Raphaël, diplômé de l’école Central de Paris, ne manquait pas d’atouts pour gérer la société. Le personnel qui vouait une reconnaissance sans nom à la famille Raisnard était favorable à cette passation de pouvoir. Les employés touchaient un revenu élevé eu égard à la profession, près de vingt pour cent de mieux que dans les autres entreprises de la région, ce qui était un motif suffisant pour apprécier leur bienfaiteur. Henri Raisnard était l’archétype des patrons paternalistes pour qui proches et salariés se mélangeaient dans sa tête au point de ne former qu’une même famille. Ce qui avait le don d’irriter fortement sa femme et surtout ses filles qui lui reprochaient régulièrement de ne pas faire de différence. La plus vindicative était Claudie, l’aînée qui, lorsqu’elle avait été embauchée au service commercial, s’était mise en colère en constatant que son premier salaire était nettement inférieur à celui des autres employés. Pour justifier cette situation qu’elle jugeait anormale, son père lui expliqua que sa rémunération tenait compte de son manque d’expérience. En réalité, il craignait de perdre la confiance du personnel en faisant du favoritisme. Entraînant sa sœur dans son combat, elles s’allièrent contre leur père et n’admirent pas en tant qu’héritières d’être rabaissées au rang de débutantes ordinaires. Elles estimaient que leur filiation devait leur donner un petit plus comme cela se pratiquait couramment dans les autres compagnies. Claudie et Nicole menacèrent de démissionner, Henri ne céda pas et resta intraitable sur le sujet. Par orgueil, elles mirent leur chantage à exécution et allèrent exercer leurs talents chez un concurrent bordelais qui se frotta les mains en pariant sur la colère des deux nouvelles recrues pour rafler à si bon compte une partie de la clientèle rochelaise. Très peiné par ce départ et inquiet de la baisse du chiffre d’affaires qui en avait résulté. La santé d’Henri s’en trouva affectée. Une crise, plus violente que les précédentes, emporta l’homme d’affaires avant qu’il n’ait pu transmettre les pouvoirs à son fils. Ce drame se passa à un des rares moments où il se trouvait seul, ce qui empêcha toute intervention qui aurait pu le sauver. La mort survint très rapidement. Sa secrétaire, qui s’était absentée pour aller chercher son fils à l’école, n’entendit pas son appel au secours et s’en voulut au point d’attenter à ses jours quelques mois plus tard, c’est en tout cas ce que découvrit Raphaël quelques jours plus tard dans le journal qu’il continuait de recevoir en Argentine. Le jour du drame, Raphaël était absent de l’entreprise, je suis bien placée pour le savoir, nous étions tous les deux à Niort pour une petite escapade en amoureux. Nous avions décidé de partir la semaine suivante à Paris pour nous marier, si nos parents ne donnaient pas leur consentement. Raphaël devait voir son père le lendemain pour lui mettre le marché en main.

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Après l’enterrement du patron, la vie dans l’entreprise aurait dû reprendre son cours, tous les employés attendaient avec impatience la nomination du fils à la présidence du conseil d’administration. C’était sans compter, sur la jalousie de Claudie, qui, en tant qu’aînée, n’acceptait pas de céder la place, à son frère Raphaël ? Son ambition sans pareil la rendait avide de pouvoir et d’argent, depuis un an qu’elle avait été embauchée dans la société « Les régates », elle avait gravi tous les échelons. Dénuée de tout sens moral et jouant de sa beauté, elle s’attira les grâces de son patron qui divorça pour l’épouser. Les bans venaient d’être annoncés quand la terrible nouvelle survint. Devenir la femme du propriétaire de l’entreprise bordelaise ne lui suffisait pas, elle tenait à obtenir la présidence de la société « Beaux navires » à la place de son frère. En fusionnant les deux sociétés, elle se retrouverait à la tête d’un consortium de tout premier plan dans le domaine de la plaisance.

Pour barrer la route à son frère qui jouissait de la confiance des salariés, elle devait provoquer un scandale dont il ne se remettrait pas. Elle n’eut aucun mal à mettre sa mère de son côté qui depuis le départ de ses deux filles en Aquitaine se sentait coupable de ne pas avoir su les retenir.

Sandra fit une pause dans son récit pour se désaltérer, tant le fait de parler lui avait donné soif. Elle but d’un trait le grand verre de Coca-Cola que le serveur avait posé sur la table. Après quoi elle le rappela pour en obtenir un autre qui suivit le même chemin. Enfin rassasiée, elle attendit avant de reprendre le cours de son histoire, guettant une réaction de ses enfants qui jusqu’à présent étaient restés muets.

Ce fut Pedro qui le premier sortit du silence :

— Maman, rien dans ton histoire ne justifiait un exil aussi loin et d’une durée aussi longue. Pourquoi ne nous as-tu pas parlé de notre famille en France dans notre jeunesse ? Tu nous en as trop dit ou pas assez, en tout cas tu ne peux plus te taire.

— Je n’ai pas l’intention de vous cacher quoi que ce soit, il faut que vous me laissiez terminer le récit.

Pour obtenir le ralliement de sa mère, Claudie lui annonça sans ménagement notre liaison. Elle lui assura qu’elle avait reçu un coup de téléphone de son père deux heures avant sa mort au cours duquel, il lui demandait pardon de l’avoir ainsi traitée. Il la suppliait de prendre la présidence de l’entreprise, car son frère n’en était pas digne, il préférait épouser Sandra Ducelle, la fille de leur pire ennemi. Claudie n’eut aucune difficulté à faire admettre à sa mère que c’était le refus de son fils de diriger la société qui avait tué Henry.

« La mère de Raphaël toujours sous le choc de la mort de son mari attendit le retour de son fils pour obtenir la confirmation de ce que lui avait confié Claudie. Non seulement, Raphaël ne nia pas son amour pour Sandra, mais pour abonder dans le sens de sa sœur, il ajouta qu’il préférait renoncer à la présidence plutôt que de se séparer de celle qu’il aimait. Il eut beau jurer à sa mère qu’il n’avait pas téléphoné à son père qui d’ailleurs était au courant depuis longtemps de cette union et semblait ne pas y être opposé, rien n’y fit. Madame Raisnard, fille de Le Kerdec, éprouva de la rancune envers son fils qu’elle accusa d’être responsable du décès d’Henry. Elle refusa de lui accorder ses voix lors de l’élection du conseil d’administration chargé de nommer le nouveau Président-directeur général. Le poste fut confié à Claudie pour le plus grand malheur des employés qui en voulurent à Raphaël de les avoir abandonnés.

Moins de deux ans après, l’entreprise fusionnait avec la société « Les régates » et fermait quelques mois plus tard définitivement ses portes. La colère des salariés et les menaces de mort de quelques excités mirent un point final à nos espoirs de retour à La Rochelle.

— Mais c’est injuste ce que tu nous annonces là ! Il fallait au contraire se battre, rester et faire éclater la vérité. Convaincre grand-mère de revoir son jugement, s’écria Manuella.

Son frère lui donna un coup de coude pour lui faire remarquer que les autres consommateurs s’étaient retournés vers eux quand elle avait élevé la voix. Manuella devint rouge de honte rien qu’à sentir tous ces visages braqués sur elle. Elle dit à voix basse :

— Excusez-moi, je me suis emportée, je vais faire attention à mieux me dominer.

— Ce n’est pas grave, à ta place j’en aurais fait de même, intervint Sandra qui reprit la suite de son récit.

“Les nouvelles que nous recevions de France ne plaidaient pas pour nous, Claudie avait manœuvré pour que la raison de la fermeture de l’entreprise de La Rochelle incombe entièrement à Raphaël, qui toujours d’après Claudie avait refusé le poste pour une histoire d’amour et non content de tout quitter, il avait entamé des démarches qui avaient fragilisé la société. Quand le comité d’entreprise lui avait demandé de quelles sortes de démarches, elle parlait, n’en étant pas à un mensonge près, elle raconta que Raphaël avait forcé son père à emprunter une grosse somme d’argent pour rembourser ses dettes de jeu qu’il avait contractées en jouant avec des truands. Ce passif affectait la trésorerie à un moment où le chiffre d’affaires était plutôt malmené par la conjoncture. Et comme si le fait de faire passer son frère pour un voyou ne suffisait pas, elle ajouta qu’après avoir empoché l’argent, Raphaël était parti à l’étranger avec sa bien-aimée, la fille de la famille Ducelle qui voulait la perte de l’entreprise. En agissant ainsi, elle mettait son frère au ban de la société, salissait ma famille et m’avait traitée de « Dulcinée ». Bien sûr que tout cela était faux, archi faux. Mais comment le prouver, une fois que le mal était fait ? Vous imaginez la colère des membres du comité quand ils sortirent de la réunion ? Raphaël était complètement discrédité aux yeux du personnel, tous ceux qui avaient tout perdu lui en voulurent et les plus enragés pensèrent même à se venger.

Cette fois-ci ce fut Pedro qui intervint, il arriva à contrôler d’extrême justesse son emportement :

— Mais maman, cette Claudie dont tu nous parles, c’est une « Salope ». C’est monstrueux ce qu’elle a fait à son frère et à ta famille, pourquoi a-t-elle fait cela ?

— La jalousie, Pedro, la jalousie à son état brut et si cela se résumait à ça, mais elle a bien fait pire, cependant je ne peux pas encore vous en parler, je manque de preuve, c’est pour cela que j’ai engagé un détective à Paris. Vous vous souvenez du photographe, l’homme qui est venu au cimetière le jour de l’enterrement ?

— Difficile de ne pas le voir, en dehors de nous trois et des employés, il était le seul. Tu nous as même demandé de nous cacher pendant que tu lui remettais un chèque.

Sandra marqua un temps d’arrêt, décidément, elle n’était pas douée pour mentir à ses enfants.

— Oui, je reconnais que c’était puéril, je ne savais pas trop comment vous annoncer cela. Le courage m’a manqué pour vous mettre dans la confidence.

— Maman, tu n’es pas toute seule, nous sommes de tout cœur avec toi pour t’aider à faire éclater la vérité.

— Merci Pedro ! Je suis sûre que je peux compter sur vous mes enfants. Dès que j’aurai les premiers éléments du détective, je vous tiendrais au courant. Nous allons certainement devoir retourner en France. Si vous vous ennuyez pendant vos vacances je vous propose d’apprendre le français, vous allez en avoir besoin et puis pour la gestion de l’entreprise, ne vous inquiétez pas, Pietro a pris les choses en main.

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Barre

Des nouvelles de France

Gérard Plantier, en bon professionnel qu’il était, n’avait pas chômé depuis le départ de celle qui lui avait confié l’enquête. Il avait loué un appartement meublé dans la rue des Bonnes Femmes à La Rochelle et avait entrepris de remuer le passé. Plus de vingt ans s’étaient écoulés depuis ce fameux jour qui fut vécu par beaucoup de familles des chantiers Raisnard comme un drame social. La plupart des anciens employés, qu’il rencontra, n’avaient toujours pas pardonné au fils de la famille de les avoir trompées. Pour eux cela ne faisait aucun doute, un seul tenait des propos conciliants sur l’héritier, il s’agissait de Bernard Plouhinec qui venait d’être engagé en tant que débutant à la comptabilité au moment des faits. Ce dernier connaissait bien Raphaël, qui était son camarade de classe à l’école primaire, avec Christophe, le chauffeur des Pompes funèbres, ils formaient un trio qui se serrait les coudes. En souvenir du passé, Raphaël avait intercédé auprès de son père pour le faire embaucher, ce ne fut pas une tâche facile, car Henry, à l’instar de la plupart des paternalistes, se méfiait des syndicats et n’était pas très enthousiaste, c’était le moins que l’on puisse dire, pour recruter un membre de la CGT. Il avait fini par céder aux injonctions de son fils qui insistait pour que son ancien camarade compte parmi les membres du personnel.

Bernard s’était très vite rendu compte que les slogans cégétistes n’étaient pas de mise au sein de l’entreprise et les autres employés lui firent rapidement comprendre qu’il devait mettre la pédale douce s’il voulait être adopté par le personnel. Il sut entendre la voix de ses collègues, ce qui lui permit de se faire élire au comité d’entreprise et c’est en cette qualité qu’il avait assisté à la réunion qu’avait présidée Claudie pour annoncer la fermeture de l’entreprise. Elle justifia cette cessation d’activité par des pertes importantes sur le chantier de La Rochelle, il fallait maintenant éviter que la contagion gagne l’entreprise bordelaise. Les raisons des pertes étaient dues à une mauvaise gestion de son père avec l’octroi de salaires trop élevés et le côté flambeur de son frère qui avait obligé son père à faire des emprunts pour sortir son fils d’une mauvaise passe.

Bernard avait eu beaucoup de mal à reconnaître que son ancien copain d’enfance ait pu se livrer à de tels actes alors qu’il n’avait rien vu de suspect dans la comptabilité, pour accréditer les dires de la nouvelle présidente.

Deux ans après son licenciement, Bernard reçut une lettre de Raphaël en provenance de Londres dans laquelle il demandait des nouvelles de la société et invitait son ami à la plus grande discrétion. Il était très peu bavard sur sa nouvelle vie et la seule adresse qu’il fournit pour la réponse était le numéro d’une boîte postale à Londres. Bernard lui décrivit ce qui s’était passé après son départ : le suicide de Catherine, la secrétaire, la fermeture de l’entreprise et les accusations dont il était victime. Raphaël répondit qu’il n’avait contracté aucune dette de jeu et que son père n’avait fait aucun emprunt le concernant. Bernard, licencié au même titre que les autres, n’avait plus aucun moyen de vérifier dans la comptabilité si Raphaël disait vrai, mais cela corroborait ce qu’il avait observé à l’époque.

 

Lors de la discussion avec l’ancien délégué syndical, Gérard recueillit de nombreux renseignements ayant trait pour la plupart à la fermeture de l’entreprise ou à la personnalité de Raphaël. Or, parmi toutes ces informations, un évènement important avait été pratiquement passé sous silence : le suicide de la secrétaire dans son bureau, pourtant ce n’était pas tous les jours qu’un employé mettait fin délibérément à sa vie, et plus rare encore sur son lieu de travail. Les collègues avaient dû être sous le choc après un tel drame. Sur le moment Gérard n’avait pas demandé d’explications pensant que cela n’avait aucun rapport avec ce qu’il cherchait. Oh pour sûr ! Cela ne le mènerait certainement à rien dans son enquête, sauf qu’il n’avait pour l’instant aucune autre piste à suivre. Il ne se souvenait plus des mots exacts que le comptable avait employés pour évoquer la fin de cette pauvre secrétaire, comme si son interlocuteur voulait étouffer un secret. Maintenant qu’il y repensait, il regrettait de ne pas avoir insisté pour en savoir plus. Il relut ses notes et pesta une fois de plus sur le fait que le jour de l’entretien, il avait oublié de recharger la batterie de son enregistreur. Pour ne rien perdre de la conversation, il avait été obligé d’écrire très rapidement et maintenant il avait du mal à se relire. Il se lança dans une retranscription sur son ordinateur et s’arrêta au moment où il tapait le nom de Christophe, le dernier gamin du trio du temps de la communale. Il n’avait pas noté l’adresse de ce copain. Il eut beau chercher dans sa mémoire, rien ne lui venait à l’esprit pour le mettre sur la voie, pourtant il était sûr que Bernard lui avait parlé de la profession de Christophe. Une profession qui sortait de l’ordinaire. Gérard en quittant son studio, croisa un fourgon mortuaire qui remontait la rue à grande vitesse, cela provoqua un déclic dans son cerveau. Voilà ! Il avait trouvé la réponse à ce qui occupait son esprit depuis plus d’une heure, Christophe travaillait aux Pompes funèbres comme chauffeur ! Il ne lui restait plus qu’à faire le tour des concessionnaires, ce qui ne devrait pas lui prendre trop de temps.

Compte tenu de la fortune de sa cliente et du fait qu’elle avait quitté la France depuis plus de vingt ans, il élimina de sa liste les nouveaux arrivants sur le marché du service mortuaire comme Roc Eclerc, la filiale de Michel Leclerc, pour se consacrer uniquement à la seule compagnie en activité à l’époque, les Pompes funèbres générales (PFG). Son choix fut judicieux, il existait bien un Christophe Gardal parmi les chauffeurs, restait à vérifier s’il s’agissait bien du bon Christophe. Pour un spécialiste comme Gérard, obtenir des renseignements sur son âge et son ancienneté dans la compagnie fut un jeu d’enfant. La fille de l’accueil ne résista pas à son charme de vieux séducteur, elle lui montra la liste du personnel avec les photos. Pour la remercier et l’inciter à poursuivre la conversation, il l’invita le soir même au restaurant.

Au cours du dîner il glana deux ou trois informations supplémentaires, dont une amusante, c’était Christophe qui conduisait le fourgon le jour de l’enterrement de Raphaël. S’il s’agissait bien du copain d’enfance, il avait forcément fait le rapprochement. C’était un point important à vérifier dès qu’il aurait l’occasion de le voir.

Gérard eut droit après le repas aux prolongations. Pour arriver à ses fins, il promit à la fille de l’emmener visiter la capitale, ce qui la rendit folle de joie. À trente-cinq ans, elle cherchait toujours l’âme sœur et à chaque fois, elle y croyait.

Grâce aux données qu’il avait acquises de haute lutte, Gérard n’eut aucun mal à localiser le fameux Christophe qui habitait une maison à La Pallice dans la rue de la Mare à la Besse, près des réservoirs. Le quartier semblait abandonné, il n’obtint aucune réponse à son coup de sonnette. Gérard allait se retirer quand il aperçut une vieille dame qui rangeait des cartons dans sa cour. Elle le fit répéter en lui demandant de parler plus fort, car elle était sourde. Elle expliqua que la sonnette de son voisin ne fonctionnait pas et qu’il devait frapper au carreau s’il voulait se faire entendre. Trois minutes plus tard, Gérard reconnut sans difficulté le chauffeur qui avait conduit le corps de Raphaël au cimetière. Restait à vérifier qu’il s’agissait bien de l’ami d’enfance et si c’était le cas, il devait s’assurer que Christophe ignorait la mort de Raphaël.

— Bonjour, vous êtes bien Christophe, le copain d’enfance de Raphaël Raisnard ?

— Oui ! Vous êtes un ami de Raphaël ?

— Je pense que je suis un de ses meilleurs amis, je me présente : Mickaël Fournier. J’ai fait la connaissance de Raphaël à Londres, il y a un peu plus de 5 ans pour des raisons professionnelles et depuis je fais un peu partie de la famille. Vous savez ! Il est marié et père de deux grands enfants qui ont une vingtaine d’années. Il m’a souvent parlé de vous et de son autre copain Bernard.

— Il n’envisage pas de revenir en France ? Maintenant il y a prescription. Bernard m’avait donné son adresse, je lui ai écrit il y a plusieurs années sans succès. J’étais persuadé qu’il réagirait à mon courrier, les semaines ont passé, puis les mois. Qu’il en veuille à sa famille, je peux le comprendre, mais à ses amis. J’ai cru qu’il avait eu un accident, qu’il était peut-être mort. Vos paroles me soulagent d’un grand poids.

Gérard avait pensé juste, ainsi Christophe n’avait pas fait le rapprochement le jour de l’enterrement. Il lui restait à prêcher le faux pour connaître le vrai et faire comme s’il était au courant du fameux courrier.

— Il a bien reçu votre lettre, il m’en a parlé. Il était désemparé et ne savait pas quoi faire, c’était énorme ce que vous lui annonciez.

— Je comprends qu’apprendre que le fils de la secrétaire était son demi-frère et que son père allait révéler cette filiation à toute la famille peut provoquer un choc.

Gérard avait le sourire, son stratagème avait fonctionné au-delà de ses espérances. Il suffisait d’encourager l’employé des Pompes funèbres à poursuivre.

— La mort du père de Raphaël a été un coup dur pour la secrétaire.

— Une tragédie, voulez-vous dire.

Christophe garda le silence, une ou deux minutes, Gérard pensa que la conversation allait s’arrêter là quand il reprit sur le ton de la confidence :

— Huguette, elle s’appelait Huguette, c’était ma sœur aînée, nous avions dix ans de différence. Elle était montée à Paris pour trouver du travail comme secrétaire dans une société spécialisée dans l’organisation des salons. C’est au cours d’une manifestation sur le nautisme qu’elle rencontra Henry. Ils eurent une aventure pendant plusieurs mois et puis un jour, ma sœur s’est retrouvée enceinte. Les déplacements d’Henry à Paris devenaient de plus en plus rares. Il avait de graves ennuis de santé et avait failli mourir d’un infarctus. Dans ce contexte, Huguette préféra se taire et mit fin à la liaison en prétextant que c’était mieux ainsi, qu’il devait revenir auprès de sa femme. Henry, bien que très malheureux, n’osa pas insister, croyant qu’elle avait trouvé un autre soupirant.

Quatre ans après, les hasards de la vie firent qu’ils se croisèrent dans la rue. Elle tenait par la main un enfant de trois ans baptisé Nicolas. Henry en voyant le gamin sut immédiatement que c’était son fils, même si la ressemblance n’était pas frappante, il était certain de ne pas se tromper.

Il était toujours amoureux d’Huguette, elle venait de perdre son travail, il lui proposa de l’embaucher à La Rochelle. La semaine suivante Huguette intégrait l’entreprise « Beaux navires » en tant que secrétaire de direction. Pendant deux ans, ils vécurent un amour caché. La santé d’Henry était de plus en plus fragile et Huguette veillait sur lui tous les jours. La situation familiale n’était pas des meilleures, les deux filles travaillaient chez un concurrent et Raphaël n’avait qu’une idée en tête : épouser Sandra, la fille de leur pire ennemi. Compte tenu de sa position, Henry n’était pas en mesure de reprocher à son fils légitime son amour pour Sandra. Il mettait en avant les arguments familiaux pour différer la passation de pouvoir, en fait il cherchait une solution pour ne pas déshériter le petit Nicolas qu’il s’apprêtait à reconnaître officiellement. Christophe esquissa un sourire et ne put s’empêcher de plaisanter :

— Ma sœur m’avait dit en rigolant que cette confession risquait de tuer l’entreprise. Pour un constructeur de bateaux, l’expression était plutôt cocasse.

Christophe se retourna vers celui qui se faisait appeler Mickaël :

— Ça ne vous fait pas rire ?

Gérard voulant s’attirer les bonnes grâces du frère de la secrétaire simula un petit rire qui fit plaisir à Christophe.

— Je fus le seul au courant de leur liaison et ce n’est seulement qu’après la mort de son patron et amant qu’elle trouva le courage de s’épancher. Elle m’avoua non seulement la paternité de Nicolas, mon neveu qui devenait du coup le demi-frère de mon copain, mais surtout elle me confia un secret en me faisant jurer de ne pas en parler. J’avais voulu plaisanter en lui annonçant qu’avec moi, elle ne craignait rien à cause de mon métier, je serai muet comme une tombe.

Nouveau petit rire sec de Christophe, sourire professionnel de Gérard, le tout suivi d’une pause pour se désaltérer. Gérard inquiet devant le silence de son informateur tenta de l’encourager à poursuivre son histoire qui pourrait s’avérer intéressante.

— Vous affirmez que votre sœur vous a confié un secret, cela se passait combien de temps après le décès d’Henry ?

— Elle a simplement parlé de quelques jours, sans en préciser le nombre. Cela n’a aucune importance, Ma sœur était persuadée qu’Henry n’était pas mort accidentellement, elle était convaincue que sa femme l’avait tué depuis qu’elle avait la preuve que son épouse était au courant pour Nicolas.

— Sur quoi votre sœur se basait-elle pour avancer cela ? C’est une accusation terrible !

— C’est Danièle elle-même qui lui a appris.

— Qui est Danièle ?

— La femme d’Henry ! Excusez-moi, j’étais certaine que Raphaël vous l’avait dit.

— Non, il a simplement parlé de son père Henry, mais jamais de sa mère.

— Remarquez que je le comprends, à sa place j’en aurais fait de même si je savais que ma mère avait tué mon père. Comment pardonner un tel crime ? La jalousie n’excuse rien.

Gérard resta sans voix, son cerveau tournait à plein régime. Comment enchaîner après une telle révélation sans se démasquer ?

— Il n’a jamais osé m’en parler ouvertement, juste un jour, il a fait une allusion à la mort de son père, qui laissait entendre que son décès était peut-être dû à un excès de posologie. Lorsque je lui ai demandé si la maladie de son père l’affaiblissait au point d’en finir. Il m’a regardé d’un air étonné et tenu à expliciter ses propos. Pour lui son père ne se serait jamais suicidé, il penchait plus pour une erreur dans la préparation de ses médications, sans préciser qui était responsable de cette erreur. Vous avez dû être déçu de ne pas avoir de réponse.

— J’étais persuadé qu’il allait débarquer à La Rochelle dès qu’il aurait lu ma lettre. Aucune nouvelle, même pas un coup de téléphone.

— Et à quel moment Danièle en a-t-elle parlé à votre sœur ?

— La veille de sa mort. C’est pour cela que je ne crois pas au suicide d’Huguette, elle a subi le même sort qu’Henry.

— Pourquoi ne pas en avoir discuté avec la police ?

— J’y suis allé, sans preuve, cela n’a servi à rien, d’autant plus que la famille avait du fric, ils ont cru que c’était un moyen pour moi de ponctionner de l’argent à la famille. Je venais d’être embauché comme chauffeur aux Pompes funèbres après plusieurs mois de chômage et puis les moyens scientifiques à l’époque n’étaient pas les mêmes.

— Vous n’avez pas cherché à rencontrer les sœurs de Raphaël ?

— Je ne les connaissais pas et elles auraient forcément pris le parti de leur mère. Mon seul recours, c’était Raphaël, j’étais persuadé qu’il allait m’aider à faire la lumière sur la mort de ma sœur. Avec le recul je me rends compte que ce que je lui demandais était énorme, pourquoi aurait-il dénoncé sa mère ? La défense d’une petite secrétaire ne pesait pas bien lourd. Sur le moment, je lui en ai beaucoup voulu de n’avoir rien fait.

— Et le petit Nicolas, qu’est-il devenu ?

— Nous l’avons recueilli. Mon épouse ne pouvait pas avoir d’enfant, alors cette adoption venait comme un cadeau du ciel. Aujourd’hui c’est un grand jeune homme, marié et père d’une petite fille, sa femme attend un deuxième enfant. Ils ont une maison à la campagne. Ma femme a pris pension chez eux pour les aider, je les rejoins demain.

— Que sait-il sur sa paternité ?

— Rien, je ne lui ai rien dit. Je ne voulais pas lui donner de fausses joies. Danièle est morte il y a maintenant dix ans, elle a emporté son secret dans sa tombe. Il faut absolument que Raphaël aille trouver sa sœur !

Gérard sentit que son interlocuteur n’en dirait pas plus. Il prit congé, bien décidé à appeler le lendemain sa cliente avant d’aller trouver la sœur de Raphaël.

 

 
 

Barre

Dans la chaleur de Buenos Aires

Depuis leur retour en Argentine, Sandra se dépensait sans compter. Levée tôt, couchée tard, ne prenant qu’une courte pause pour déjeuner avec ses enfants, elle se tuait carrément à la tâche, comme le disaient les domestiques en plaisantant, dès qu’elle avait le dos tourné. C’était sa façon à elle de faire son deuil, en pratiquant ainsi, elle pensait éviter de sombrer dans la dépression. La perte de celui qui avait partagé tous les instants de sa vie l’atteignait profondément. Sa priorité en revenant de France fut de remettre l’entreprise en ordre de marche en appelant Pietro Janeiro au poste de Directeur général. Cet homme qui avait la confiance de son mari fut extrêmement touché en apprenant sa nomination. Une fois la surprise passée, il tint à rencontrer Sandra pour lui dire qu’il saurait s’en montrer digne et lui assurer qu’elle pourrait toujours compter sur lui en cas de coup dur. De racine brésilienne il ne recueillait pas l’unanimité chez les cadres de l’entreprise, même si tous lui reconnaissaient les compétences nécessaires, il avait le défaut originel de ne pas être né argentin.

Curieusement ce reproche ne visait pas le couple Raisnard, tant ils avaient réussi à assimiler les us et coutumes de ce pays. Outre ses aptitudes intellectuelles et techniques, une autre raison avait motivé Sandra pour le choisir afin de diriger l’entreprise : ses qualités morales. Pietro n’avait jamais eu un geste déplacé ou la moindre réflexion pour la séduire, alors qu’elle était intimement convaincue qu’il était amoureux d’elle, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Elle savait que pour cette raison, il ne la trahirait pas, ce qui était loin d’être le cas des autres prétendants au poste.

L’entreprise employait plus de trois cents salariés à plein temps auxquels venaient se rajouter une cinquantaine de saisonniers. Depuis trois mois, date du début de la maladie de Raphaël, le manque de direction se faisait cruellement sentir. Personne n’osait prendre les décisions essentielles pour réorienter la société vers des marchés plus lucratifs. L’annonce de la nomination de Janeiro fut accueillie avec soulagement chez les ouvriers qui s’inquiétaient de leur avenir. Quelques cadres durent taire leur amour-propre, et faire, comme on dit dans ce cas-là, contre mauvaise fortune, bon cœur. 

Homme mour 2

Pietro Janeiro

Sandra regrettait aujourd’hui que ses enfants n’aient pas appris le français. Cela avait été un choix délibéré à leur arrivée en Argentine pour rompre tous les liens avec leurs origines. Il était grand temps de combler ce manque et se tenir prêt au cas où ils seraient amenés à rentrer en France. Elle les inscrivit dans une institution privée qui donnait des cours accélérés. Après les premiers rudiments, elle décida que toutes les conversations auraient lieu dans sa langue natale pour rattraper les années perdues. Quand toutes ces activités lui laissaient un peu de temps libre, elle se lançait dans des tâches ménagères au grand désespoir des employés qui s’inquiétaient pour leur avenir. Ce travail harassant qu’elle s’imposait ne s’arrêtait qu’aux environs de une heure du matin, où percluse de fatigue, elle s’allongeait sur son lit et s’endormait d’une masse pour se lever cinq heures plus tard. Ses nuits étaient peuplées de cauchemars dans lesquels elle affrontait sa belle-mère qui brandissait une fiole de poison qu’elle s’apprêtait à lui faire ingurgiter de force en hurlant.

— Tu veux rejoindre ton mari et ton beau-père ? sois sans crainte, je vais t’aider !

Elle se réveillait en nage sur ces paroles et avait du mal à retrouver le sommeil. Les révélations de Raphaël sur son lit d’hôpital la hantaient. Elle n’avait pas encore pardonné le fait qu’il lui ait caché cela durant toutes ces années. Certainement, se sentait-il coupable d’être le fils d’une tueuse ?

Tous les jours, elle surveillait son smartphone, espérant voir s’afficher sur l’écran le nom du détective. À chaque vrombissement, elle sursautait et son stress ne retombait qu’une fois qu’elle s’était assurée de l’identité de son correspondant.

 Un matin, n’y tenant plus, elle décrocha son portable et composa fébrilement son numéro. Après une série de sonneries, la voix charmeuse de l’enquêteur résonna dans ses oreilles. Son interlocuteur n’ayant pas réussi à reconnaître l’origine de l’appel se présenta.

— Allo, ici, Gérard Plantier, que puis-je pour vous ?

— Désolé de vous rappeler aussi tôt, je sais que cela fait seulement une dizaine de jours, mais j’aimerais entendre votre point de vue. Avez-vous trouvé quelque chose qui nous mettrait sur la piste ?

— Oui, vous avez raison de m’appeler, vous m’avez devancé, je m’apprêtais à vous joindre par téléphone au cas où mon deuxième message suivrait le sort du premier qui était resté sans réponse. Vous n’interrogez pas souvent votre messagerie ?

Sandra confuse s’excusa et se traita d’imbécile. Il n’avait pas tort, pourquoi n’avait-elle pas consulté ses courriels avant d’appeler ? Il l’avait prévenue qu’il lui ferait parvenir les résultats par mail. Les mots du cimetière lui revenaient en mémoire. Quelle gourde suis-je ? se répéta-t-elle. Elle devait trouver une justification pour ne pas avouer son oubli.

— Depuis deux jours, nous avons des problèmes de réception, cela arrive quelques fois chez nous à Buenos Aires. Vous avez pu rencontrer des anciens employés ?

— J’en ai vu plus d’une dizaine, tous très remontés contre la famille Raisnard et surtout contre votre mari. J’ai pu m’entretenir avec Bernard, un ancien aide-comptable qui m’a parlé d’un dénommé Christophe. Tous les deux étaient copains avec votre mari du temps de la communale et malgré leur différence sociale, ils étaient restés amis. C’est surtout Christophe qui m’a mis sur la piste de ce qui semble être la vérité. Je dois quand même recouper les informations et interroger votre belle-sœur Claudie. J’attendais justement votre feu vert pour aller la voir.

— Je vous le donne, j’ai hâte de connaître la vérité, je vous rappelle dans trois jours.

— Vous allez être surprise d’entendre des nouvelles désagréables sur des membres de votre belle famille. Votre beau-père ne serait pas décédé naturellement comme on a pu le penser et d’après ce que raconte Christophe vous avez un beau-frère à La Rochelle, ou plutôt un semi-beau-frère.

— Ce que vous me dites corrobore ce que Raphaël m’a appris peu avant de mourir. Il avait reçu une lettre, il y a une quinzaine d’années et il ne m’en avait rien dit. Je veux savoir comment cela s’est passé et qui a tué mon beau-père ? Quel est le rôle de Claudie dans ce drame ? Nous pensions qu’elle était la seule responsable, je commence à en douter.

 

 Manuella et Pedro auraient bien aimé pouvoir soulager leur mère des travaux quotidiens pénibles pour lui permettre de prendre une ou deux heures de repos, mais celle-ci refusait toute aide. Manuella qui avait prévu de partir deux semaines en vacances avec Matias, son petit ami, y renonça. Elle ne pouvait se résoudre à abandonner sa mère et les plaies internes provoquées par la mort de son père étaient loin d’être refermées. Il lui fallut expliquer à Matias qu’elle avait besoin d’être seule pendant quelque temps. Ce n’était pas chose facile à dire, les mots ne sonnent pas toujours juste pour exprimer ce que l’on ressent et Matias ne comprenait pas la position de celle qu’il envisageait d’épouser. Il ne souhaitait que son bonheur en la protégeant. C’est pourquoi il trouvait injuste qu’elle le rejette et se prive de son soutien. Leurs visites s’espacèrent, Matias triste à en mourir respectait la volonté de Manuella. Quand Sandra apprit que sa fille repoussait Matias pour s’occuper d’elle, elle fut à la fois touchée par ce dévouement à son égard et inquiète de la peine que sa fille s’infligeait à cause d’elle. En s’éloignant ainsi, elle risquait de perdre la personne qu’elle aimait. Cela replongea Sandra vingt ans en arrière, le jour où Raphaël lui avait demandé de partir avec lui. Elle avait répondu « oui » immédiatement et avait suivi son amoureux sans se préoccuper de sa famille. Ne pouvant exiger aujourd’hui ce sacrifice de la part de sa fille, Sandra décida d’avoir une franche discussion avec elle. Oubliant pour l’occasion, les cours de français, Sandra s’adressa en espagnol afin qu’il n’y ait pas de problème de compréhension entre elles, le français de Manuella étant encore trop balbutiant.

— Je n’ai pas l’habitude de te donner des leçons, j’ai cru entendre que tu refusais de voir Matias pour t’occuper de moi. Je me souviens de l’époque où à ton âge, je n’avais pas hésité une seconde entre ton père et mes parents, j’ai suivi Raphaël sans l’ombre d’un doute, tout simplement parce que je l’aimais. Si tu aimes Matias, ne le désespère pas, mais laisse-le te consoler. Pour affronter la vie, il faut être deux et si ton amour pour lui n’est pas sincère, alors dis-le-lui.

— Bien sûr que je l’aime, ce n’est pas facile pour moi, car je t’aime aussi.

— Cela je le sais, je suis grande, je peux m’en sortir toute seule. Le détective est sur une piste sérieuse, je vais pouvoir vous en dire un peu plus ce soir après le repas.

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La vérité n’est pas toujours celle que l’on croit

 

Le lendemain de la conversation avec sa cliente, Gérard prit le train de 8 h 18 pour Bordeaux, bien décidé à rencontrer dans l’après-midi Claudie Raisnard, épouse Durville, du nom des célèbres chantiers navals. Lorsqu’il sonna à la porte d’entrée, il fut reçu par un domestique en livrée qui prit l’air de circonstance pour annoncer à son visiteur.

— Un grand malheur vient de frapper la famille. La sœur de Monsieur est décédée et Madame est partie ce matin rejoindre son mari à Paris. L’enterrement aura lieu après-demain en l’église de la Madeleine. Madame ne sera de retour que dans trois jours.

Gérard qui s’attendait à toutes sortes de résistances de la part d’un employé, dont la fonction principale était de protéger ses patrons, s’était concocté un discours qui devait lui ouvrir les portes du château. Seulement, après une telle nouvelle, il se sentait désarmé et ne pouvait que remettre sa visite. Il prit congé sans oublier de présenter ses condoléances à la famille. Il hésita entre retourner à La Rochelle ou visiter Bordeaux en essayant de glaner un maximum de renseignements sur la belle-famille de Claudie. Finalement, il choisit de rester dans la capitale du vin, en bon vivant qu’il était, et, histoire de joindre l’utile à l’agréable, appela Chantal, la secrétaire des pompes funèbres pour lui proposer qu’elle le rejoigne. Celle-ci était enchantée de retrouver son amoureux, se fit remplacer par une collègue et prit le train une heure plus tard. Elle eut juste le temps de passer à son domicile prendre sa valise qu’elle tenait toujours prête au cas où une opportunité se présenterait !

Deux jours de « repos » sur lesquels la morale nous empêche d’en dévoiler les détails aux lecteurs.

Chantal reprit le surlendemain le T.E.R. pour La Rochelle. Les quarante-huit heures qu’elle venait de vivre la rendaient heureuse et confiante pour l’avenir. Il lui avait renouvelé son invitation parisienne et elle était bien décidée à le suivre pour le restant de sa vie. Pourtant, ses expériences passées devraient la rendre plus prudente.

Gérard passa en célibataire sa troisième nuit à l’hôtel de l’Opéra, en plein centre-ville. Il regretta l’absence de Chantal et s’étonna de la place qu’elle prenait dans ses pensées, serait-il tout simplement amoureux ? Il haussa les épaules comme pour s’exorciser. Dans le fond, en y réfléchissant bien, cela ne serait pas impossible. Laissons faire le temps, la suite en décidera.

Le côté professionnel reprit le dessus, il devait obtenir cet entretien avec la belle-sœur le plus vite possible. Les renseignements grappillés sur elle n’étaient pas très flatteurs.

Un rapide coup d’œil sur sa montre pour contrôler l’heure : les deux aiguilles plantées sur le onze semblaient indiquer qu’il était onze heures moins cinq, si toutefois l’on pouvait se fier à cette montre achetée à la hâte dans une grande surface pour remplacer sa Rolex qui venait de lui être dérobée dans une rue commerçante par deux petits loubards en mobylettes. L’agression avait été si rapide qu’il n’avait rien pu faire, et personne autour ne broncha ! Ses yeux lui faisaient encore mal, sa vision était troublée, les effets de la bombe « lacrymo » persistaient. La journée commençait mal. Cette montre, il y tenait. C’était le seul cadeau que lui avait fait son ex avant qu’elle ne le quitte.

Cette fois-ci, le domestique n’évoqua pas une nouvelle absence pour refuser la visite, reconnaissant implicitement la présence de Claudie.  

— J’ai averti Madame de votre passage, elle n’a pas très bien compris l’objet de votre visite au sujet de son frère dont elle est sans nouvelle depuis vingt ans. Compte tenu du contexte, elle ne pourra vous recevoir que quelques minutes.

C’était mieux que rien, Gérard s’attendait à une dérobade de la part de la belle-sœur. Le fait qu’elle accepte de le recevoir, même brièvement, était une surprise venant d’une personne comme elle. Le décès avait certainement joué en sa faveur et puis elle avait peut-être envie de se réconcilier avec son frère. La famille se réduisait depuis qu’elle s’était brouillée avec sa sœur, si toutefois ce fait rapporté par un voisin se vérifiait.

Gérard, qui attendait sous le porche, à l’abri du vent, vit venir vers lui une femme ravissante. Le noir qui vieillissait généralement les femmes lui allait à ravir. Elle s’approcha, arborant un grand sourire qui en disait long sur le peu de cas qu’elle faisait de la mort de la sœur de son mari. Elle n’était pas insensible au charme du détective, ce qui expliquait certainement son air ravi.

— Bonjour, vous souhaitiez me voir pour me donner des nouvelles de Raphaël ? suivez-moi, nous n’allons pas discuter de cela dehors !

Sans laisser le temps de répondre à son visiteur, elle l’entraîna dans une marche rapide jusqu’à la salle à manger de la villa qui avait tout d’un petit château. Elle fit asseoir son invité et sonna le domestique afin qu’il leur apporte des rafraîchissements. Pour une courte entrevue, cela s’annonçait plutôt bien. Comment allait-elle réagir lorsqu’elle apprendrait la vérité, s’interrogeait le détective ? Pesant le pour et le contre, il jugea que le mieux était de ne pas tricher.

Le larbin revint avant qu’ils n’aient pu commencer leur conversation, à croire qu’il avait déjà tout préparé avant. Cela permettait au moins de ne pas être interrompu par la suite. À peine la porte refermée, Claudie dans son rôle de maîtresse de maison prit la parole :

— Alors, Monsieur… dont j’ai oublié le nom, que me vaut l’honneur de cette visite ?

— Gérard Plantier. Madame, je n’ai pas une bonne nouvelle à vous annoncer, j’ai assisté à l’enterrement de votre frère à La Rochelle, il y a tout juste quinze jours.

Claudie se laissa tomber dans le fauteuil, elle venait de prendre ces paroles comme une gifle. Elle qui rêvait depuis des années de se réconcilier avec son frère, aujourd’hui elle était seule, bien seule avec son argent. Elle resta, deux ou trois minutes, assommée par les mots que venait de prononcer cet étranger. Sa beauté n’était donc que tromperie, elle aurait dû se douter que rien de bon ne pouvait venir d’une telle personne. Le messager de la mort prenait souvent des allures angéliques.

Gérard respecta son silence, tout en se demandant si sa stratégie avait été la bonne, il aurait dû certainement le dire avec plus de tact. Maintenant que le mal était fait, il ne restait plus qu’à panser les plaies, si tant est que cela soit possible. Un doute envahit son esprit, il n’avait peut-être pas en face de lui le monstre auquel il s’attendait.

— De quoi est-il mort ? Se força à dire Claudie d’une voix presque inaudible.

— Madame, je m’excuse de vous avoir annoncé le décès de votre frère si brutalement, je suis impardonnable d’avoir été aussi maladroit. Je viens de mesurer à quel point cette nouvelle vous touche. Je croyais que vous étiez fâchés.

— C’est ce que tout le monde pense et tout le monde se trompe, je n’avais rien contre mon frère, je sais le tort que je lui ai porté et je m’en veux, je souhaitais le rencontrer pour qu’il me pardonne. À quel titre aviez-vous assisté à son enterrement ?

— Je ne vais pas vous jouer la comédie, je vous demande de m’écouter jusqu’au bout, après quoi vous pourrez me chasser si vous le désirez.

— Au point où j’en suis, faite, je vous écoute.

— Je suis détective, j’ai été engagé par Sandra Raisnard, votre belle-sœur, l’épouse de votre frère. Ils se sont mariés en Argentine dès leur arrivée dans ce pays qui les accueillit après la mort de votre père. Près d’un quart de siècle passé là-bas, loin des leurs, vingt-deux ans exactement pour être précis. Ils ont deux enfants, Manuella et Pedro, qui ne parlaient pas un seul mot de français au moment des obsèques et depuis, ils mettent les bouchées doubles pour apprendre notre langue. Raphaël atteint de la même maladie que son père fut pris d’un malaise le trimestre dernier. Son médecin a jugé que son état nécessitait une greffe du cœur. Après deux mois d’hésitation, il s’est fait opérer à Paris, son organisme n’a pas accepté la transplantation, il est mort trois jours après l’intervention. Sa femme a fait inhumer le corps à La Rochelle dans un caveau qu’ils avaient réservé depuis une dizaine d’années dans la plus grande discrétion. Un avis de décès a été publié dans le journal Sud Ouest à la fois dans l’édition de La Rochelle et celle de Bordeaux, Sandra pensait vous voir au cimetière. Votre absence n’a fait que renforcer l’idée que toute la famille s’était liguée contre eux.

— Mais c’est faux, je n’achète plus le journal depuis des années, autrement je serais venue à l’enterrement.

— Je vous crois, elle m’a chargé d’enquêter sur la mort de votre père et de la secrétaire.

— Nous y voilà ! J’ai toujours su que nous devrions un jour répondre de la folie de ma sœur.

Gérard continua son récit sans en changer un mot, bien que la phrase qu’il venait d’entendre méritait des explications et pouvait modifier totalement sa vision des choses. Cela renforçait l’idée qui germait dans son esprit : Claudie n’était peut-être pas responsable de tous les maux dont on l’accablait.

— Après avoir été chassé par sa mère qui lui reprochait d’avoir tué indirectement Henri, Raphaël lui demanda d’où elle tenait ses accusations, elle répondit que c’était sa fille qui avait recueilli par téléphone les dernières paroles de son père. Dans la tête de Raphaël, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute, vous aviez manipulé votre mère pour l’écarter de la présidence et saboter son union avec Sandra, du coup ils ont émigré en Argentine comme deux pestiférés.

— Mais ce n’est pas exact, je n’ai rien fait, j’ai accepté la présidence parce que Raphaël l’avait refusée. Les chantiers navals de Bordeaux nous suffisaient, ce n’était pas la peine d’alourdir la gestion en prenant ceux de La Rochelle. Vous vous trompez de sœur. C’est vrai que j’ai quitté l’entreprise familiale sur un coup de tête. Ce n’était pas une question de salaire, c’était juste que je ne supportais pas que mon père ne me fasse pas confiance, seul Raphaël comptait à ses yeux, je n’étais pas jalouse pour autant. Peu de temps après mon embauche à Bordeaux, j’ai eu la chance de faire signer un gros contrat. Le patron m’a félicité et m’a invité le soir même à dîner au restaurant. Je n’ai pas cherché à le draguer, c’est lui qui est tombé amoureux de moi. Au début, j’ai refusé ses avances, il a insisté et m’a dit qu’il venait de demander le divorce. Je le trouvais drôle et séduisant, la suite vous la connaissez.

— Je veux bien admettre que vous n’êtes pour rien dans le départ de votre frère, alors pourquoi votre mère lui a-t-elle refusé la présidence ?

— Pour l’éloigner et voler au secours de Nicole sa chouchoute.

— Je ne comprends pas ce que vient faire votre sœur dans cette affaire ?

— Nicole a toujours été suivie par des psychiatres pour ses troubles neurologiques, elle souffrait d’un dédoublement de la personnalité. Quand elle a découvert que la secrétaire était la maîtresse de Papa, elle a souhaité venger Maman. Son idée première était d’empoisonner Papa sans intention de le tuer et faire porter le chapeau à Huguette qui lui préparait habituellement ses médicaments. Elle avait tout calculé, un nombre suffisant de gouttes pour déclencher une crise cardiaque. Il ne resterait plus qu’à demander au médecin, si cela ne pouvait pas provenir d’une erreur de médication, auquel cas la coupable serait toute désignée en la personne de la secrétaire. Malheureusement les choses ne tournèrent pas ainsi. Lorsqu’Henry but sa potion, Huguette s’était absentée et ne put entendre ses cris de détresse. Elle avait reçu l’appel d’une femme se réclamant être la directrice de l’école. Celle-ci l’enjoignait à venir rechercher son fils qui couvait une maladie. Quand elle se présenta inquiète devant l’institutrice, celle-ci fut étonnée, car son fils se portait bien et personne n’avait téléphoné. Huguette troublée par la mort d’Henry oublia de parler de cet appel aux gendarmes.

Le médecin connaissant l’état de santé de son patient délivra le permis d’inhumer sans se poser de questions. Nicole avoua à sa mère son geste sans afficher le moindre regret en rajoutant que désormais Papa ne lui serait plus infidèle. Maman décida de ne rien dire et était prête à endosser le crime en cas d’enquête, pour que Nicole n’aille pas en prison ou pire termine ses jours dans un hôpital psychiatrique. En laissant croire à tout le monde que le décès était dû à un choc émotionnel lié aux tracas financiers créés par les dettes de Raphaël, le coupable moral était tout désigné. La police ne pouvait rien faire. Raphaël n’avait commis aucun acte répréhensible.

— Pourquoi éloigner votre frère et le couvrir ainsi de tous les péchés du monde ?

— Huguette aurait eu très vite des soupçons et la seule personne de la famille à qui elle pouvait se confier, c’était Raphaël. S’il y en avait un qui pouvait comprendre leur amour clandestin, c’était lui. Maman n’a pas voulu prendre ce risque et puis elle était farouchement opposée au rapprochement des deux familles ennemies. En éloignant son fils définitivement, elle faisait d’une pierre deux coups, elle n’a pas réfléchi à l’avenir de l’entreprise. Elle a envoyé Nicole se reposer en Suisse durant plusieurs mois. Lorsque ma sœur est revenue, elle avait dans la tête de poursuivre son œuvre destructrice en éliminant Huguette. Maman a proposé à Huguette de l’argent pour qu’elle démissionne et s’en aille. Huguette a décliné son offre, et pour bien faire comprendre que son refus n’était pas négociable, lui a révélé qu’Henry était le père de son fils et qu’elle allait le faire savoir. Il avait droit lui aussi à sa part du gâteau. Pour Maman, le ciel venait de lui tomber sur la tête, le scandale allait éclater. Elle a quitté Huguette complètement désemparée et a commis l’erreur d’en parler à Nicole. Le lendemain, Huguette était retrouvée pendue dans son bureau.

 — Comment votre sœur a-t-elle pu convaincre la secrétaire de se pendre ?

— Nicole avait mis une dose de cyanure dans sa bouteille de jus d’orange et elle a attendu que le poison fasse son effet. Quand elle s’est rendu compte qu’elle était morte, elle a prévenu Maman pour l’aider à la pendre, seule elle n’y serait jamais parvenue.

— Votre mère s’est donc rendue complice de cette mort ?

— Oui, pour protéger sa fille qui avait commis ce crime pour la venger, elle se sentait responsable de ces actes.

— Et vous, dans tout ça, vous n’avez rien dit. Vous avez laissé faire par esprit de famille ?

— Je ne savais rien, je n’ai pas eu un seul soupçon à l’époque. Contrairement à ce que Sandra a pu penser, j’étais traumatisée par la perte de Papa et le départ de Raphaël. Pour compléter le tableau familial, je percevais des signes chez Nicole que j’attribuais à l’émotion. Elle m’a remis sa démission prétextant que la mort de Papa l’affectait au plus haut point, et l’empêchait d’exercer pleinement son métier. J’ai immédiatement accepté. Elle n’était plus en état de travailler, et cela bien avant le décès de notre père. Sans notre lien de parenté, je l’aurais licenciée depuis longtemps. Quant aux relations entre Papa et Huguette, j’ignorais tout de leur liaison.

— Quand l’avez-vous apprise ?

— Il y a une dizaine d’années, lorsque Maman a été hospitalisée. Sa santé s’est brusquement détériorée quand il a fallu interner Nicole. Ce n’est que deux jours avant sa mort qu’elle m’a confiée ce que je viens de vous conter. J’ai bien essayé de retrouver Raphaël. La seule adresse que j’ai pu obtenir était le numéro de la boîte postale à Londres, mais la lettre m’a été retournée. J’ai recherché Nicolas, le fils d’Huguette. Quand j’ai appris qu’il avait été confié à Christophe, chauffeur aux pompes funèbres. J’ai voulu savoir pourquoi lui, alors j’ai engagé un détective qui m’a appris que ce Christophe était le frère d’Huguette, donc l’oncle de Nicolas. Le petit ignorait tout de l’identité de son père, je n’ai pas eu le courage de lui révéler. J’ai été lâche une fois de plus. Comme pour les deux crimes, il y avait prescription, je n’ai pas souhaité remuer la boue qui aurait rejailli sur la famille et l’entreprise. Ma sœur avait commis deux meurtres parfaits. Vous voyez, je vous ai tout dit. Je suis lasse, je voudrais voir Sandra et mes neveux, je ne sais pas s’ils pourront pardonner mon silence et pour Nicolas, il a droit à sa part du gâteau.

— Je vais prévenir ma cliente et lui demander de venir vous voir, à moins que ce soit vous qui fassiez le déplacement. Je vous rappelle demain en fin de soirée.

— Ne pourriez-vous pas me donner son adresse ?

— Un peu de patience, vous admettrez que je doive obtenir son autorisation.

— Je comprends.

— Je suis soulagée. Cela faisait dix ans que je gardais ce secret pour moi, cela devenait insupportable. Merci ! Je vous raccompagne.

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Réunion de famille

Sitôt de retour à La Rochelle, la première tâche à laquelle Gérard se livra fut d’appeler Sandra. Au moment de composer le numéro, un doute l’envahit en pensant au décalage horaire, même si l’information était d’importance, il ne s’agissait pas de réveiller sa cliente en pleine nuit. La mémoire lui revint partiellement, il se souvint que l’Argentine était sur le même fuseau horaire que New York, soit cinq heures de différence, impossible cependant de se souvenir si c’était en plus ou en moins. Un rapide coup d’œil sur sa montre de bazar le rassura, il n’était que dix-sept heures, même en rajoutant les cinq heures, il ne troublerait pas son sommeil. La réalité était encore plus rassurante, il n’était que dix heures du matin à Buenos Aires.

Quand Sandra entendit la sonnerie, elle se précipita pour récupérer son téléphone qu’elle avait déposé sur sa table de chevet. Le numéro qui s’affichait la mit dans tous ses états. Elle n’avait aucun doute sur la culpabilité de Claudie qui leur avait pourri la vie et les avait forcés à l’exil. Ce n’était pas le genre de personnage à avouer ses fautes. Malgré ses a priori, elle bouillait d’impatience de savoir comment l’entretien s’était déroulé et n’attendit pas les explications du détective pour demander, sans même prendre la peine de dire bonjour :

— Alors, elle s’est refermée comme une huître, la belle-sœur ?

— Pas du tout ! Le décès de son frère l’a particulièrement affectée et l’a décidée à dire la vérité sur la mort de son père et de la secrétaire. Elle n’y est pour rien dans ce drame familial, si ce n’est un manque de courage à votre égard. Elle n’a pas osé trahir sa mère et sa sœur. Nous nous sommes trompés sur son compte, elle n’est pas responsable des deux morts, c’est sa sœur Nicole qui a tué son père en voulant venger sa mère. Idem pour le meurtre de la secrétaire, sauf que dans ce cas, cela s’est fait avec la complicité de la mère.

Sandra resta sans voix, au point que Gérard pensa que la communication était coupée. Il observa avec attention le petit triangle sur son téléphone qui indiquait que la liaison était toujours active. Pas de problème technique apparent, c’était son interlocutrice qui était devenue muette, déboussolée par ce qu’elle venait d’entendre. Elle devait digérer les paroles.

L’attente dura plus de trois minutes, le détective se mit à soupçonner la véracité du témoin de réseau et commença à accuser la technologie de l’avoir trahi. Il tenta sa chance avant de raccrocher :

— Vous êtes toujours là !

— Oui, je réfléchissais au gâchis. Je m’en veux de ne pas avoir appelé Claudie. Plusieurs fois, j’ai essayé, au dernier moment, mais le courage m’a toujours fait défaut et peut-être aussi la peur de déplaire à Raphaël. Je ne me sentais pas capable d’avoir une conversation qui ne tourne pas d’entrée de jeu au pugilat. Je voulais savoir pour quelle raison elle avait souhaité nous faire autant de mal en nous privant de nos familles et amis. Vous venez de me convaincre. Je saute dans le premier avion pour Paris et je viens avec vous chez ma belle-sœur. Ce n’est pas par téléphone ou courrier que nous allons régler cette affaire.

— Vous avez raison, appelez-moi pour m’avertir de votre heure d’arrivée, je prends un train pour Paris dès que votre avion aura décollé.

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Homme mour 3

Roissy, vingt heures, Gérard faisait les cent pas en attendant la sortie des passagers du vol Iberia 429 en provenance de Buenos Aires. Le panneau d’affichage émit le bruit très caractéristique qui précède un changement d’horaire. Gérard lâcha un juron à l’encontre de la compagnie qui annonçait une heure de retard. Après réflexion, cela lui laisserait le temps de manger un vrai repas au lieu de grignoter un sandwich.

Vingt et une heures dix, la voix d’une hôtesse commentait l’arrivée du vol 429 :

 Les familles et amis des passagers du vol 429 en provenance de Buenos Aires peuvent se rendre porte 7 pour attendre leurs proches.

Gérard s’étonna d’entendre l’invitation formulée de cette manière. Il pensa qu’il s’agissait d’une nouvelle embauchée qui voulait faire preuve d’originalité.

L’attente fut de courte durée. Sandra franchit, la première, les contrôles de police. Elle ne s’était pas embarrassée de bagages. Dans sa précipitation, elle avait jeté pêle-mêle quelques affaires dans un grand sac de voyage qu’elle avait réussi à distraire à la surveillance des contrôles lors de l’embarquement, évitant ainsi la perte de temps derrière l’affreux tapis roulant qui malmenait les valises.

Gérard lui fit un petit signe de la main pour lui indiquer sa présence.

 Bonsoir, je vous ai réservé une chambre près de chez moi, à l’hôtel Mercure. Vous avez mangé ?

 Oui dans l’avion, un plateau-repas, merci pour la chambre. Votre hôtel se situe dans quel arrondissement ?

 Dans le VIe, pas loin de Saint-Germain-des-Prés. Je vous invite à prendre un verre au café de Flore, ce sera l’occasion de vous raconter dans le détail mon entrevue avec votre belle-sœur et demain matin nous prendrons le TGV pour Bordeaux.

 D’accord pour le programme, je tiens à aller me coucher rapidement, je suis morte de fatigue.

 Ce n’est pas une obligation de prendre un verre.

 Oh ! Si, j’y tiens, et puis je suis impatiente de connaître la suite de l’histoire. Au téléphone, vous avez été trop lapidaire.

 Difficile d’en dire plus, le réseau captait mal rendant la fin de notre conversation inaudible. J’ai bien cru que la communication était coupée.

Ils trouvèrent non sans mal une table qui venait de se libérer et se laissèrent tomber en même temps dans les fauteuils en riant comme deux jeunes étudiants. L’ambiance s’y prêtait, le garçon vint leur proposer le cocktail du jour, un mélange de jus d’orange, de téquila avec une pointe de cannelle et un peu de poivre de Cayenne, le tout frappé dans la glace. Le mélange avait de quoi surprendre, au troisième verre, toute conversation devint inutile. On ne sait comment, ils trouvèrent la force d’aller se coucher, elle, dans son hôtel, lui dans son appartement.

Gérard se leva avec la gueule de bois. Compte tenu de son état, il craignait le pire pour sa cliente. Sûrement qu’après un tel coup, elle allait lui en vouloir de l’avoir amenée dans ce traquenard.

 Après une longue douche réparatrice, il se précipita à l’hôtel Mercure. Quelle ne fut pas sa surprise en retrouvant Sandra dans le hall confortablement occupée à lire un magazine ? Visiblement, elle était prête pour partir à Bordeaux. Elle lui fit un large sourire en le voyant :

 Vous n’avez pas l’air d’être en forme, pour ma part je ne me suis jamais sentie aussi bien au cours de ces trois dernières semaines. Votre cocktail m’a ressuscitée, j’en aurais bien pris un quatrième.

Gérard blêmit, sa tête lui tournait, il n’était pourtant pas question de se laisser aller. Il ne devait pas perdre la face, son image de professionnel en prendrait un coup. Dieu que c’était dur avec tous ces marteaux qui lui cognaient dans la tête. Décidément il se faisait vieux, il était grand temps qu’il se case. Après Bordeaux il ferait un crochet par La Rochelle pour dire un petit bonjour à Chantal.

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Sandra ne tenait plus en place, à peine sortie de la gare, elle se précipita vers la file des taxis, laissant loin derrière elle le détective qui n’avait toujours pas digéré les cocktails de la veille. Cette femme a avalé une pile électrique, pensa-t-il. La course de Sandra était payante, elle avait réussi à remonter la file. Pour mieux savourer sa victoire, elle s’écria à l’adresse du détective :

 Dépêchez-vous, nous allons manquer notre avion !

Du coup, les personnes qui se trouvaient devant elle, eurent pitié et lui cédèrent leur place.

 Passez devant nous, madame, nous avons tout notre temps, nous sommes juste en balade. Nous ne voudrions pas que vous arriviez en retard à l’aéroport, ce serait trop bête.

 Merci beaucoup. Nous devons aller au Canada, au chevet d’une vieille tante, nous espérons arriver à temps.

Gérard la rejoignit juste à temps pour entendre la conversation. Il n’en revenait pas de voir sa cliente agir comme une adolescente. Il éprouva beaucoup de mal à garder son sérieux et ne pas éclater de rire. Il lui suffit de repenser aux cocktails de la veille pour avoir la tête de circonstance, son teint cireux refit surface. Les touristes compréhensifs eurent bonne conscience en voyant cet homme si malheureux.

Le détective regarda attentivement Sandra, elle était métamorphosée, la veuve éplorée, qu’il avait connue trois semaines plus tôt, venait de se transformer en jeune femme désirable. La réconciliation avec sa famille opérait d’une façon étonnante. Les vingt-deux dernières années venaient d’être gommées dans son esprit, pas surprenant qu’elle se comporte comme une gamine. Elle garda son sérieux jusqu’à ce que le taxi sorte de la file d’attente et emprunte la rue… N’y tenant plus, elle éclata de rire, le chauffeur en l’entendant l’imita, seul Gérard ne participa pas à cette hilarité ambiante. Sandra pensa que sa gaîté était communicative, elle n’imaginait pas que le chauffeur avait compris l’objet de son enjouement.

 Super ! Votre ruse pour éviter de faire la queue, je me souviendrai de ce stratagème pour grappiller quelques places. Vous les avez bien roulés les touristes avec votre histoire d’avion pour le Canada, je suppose que nous n’allons pas à l’aéroport.

 Comment avez-vous deviné ?

 Vous n’avez presque pas de bagage.

 Oui, c’est vrai ! Nous n’allons pas à l’aéroport ? juste rue… Le fait que je n’ai pas de bagages n’est pas une raison, j’ai quitté Buenos Aires hier avec seulement ce sac, répondit Sandra qui repartit de plus belle dans un rire dont elle eut du mal à se départir.

Après avoir repris son sérieux, Sandra redemanda au détective si Claudie était bien prévenue de leur visite.

 Ne vous inquiétez pas, elle nous attend pour quinze heures. Je suis certain qu’elle a déjà mis les petits plats dans les grands.

 J’attends cette visite depuis des années et pourtant maintenant que cela va devenir réalité, je redoute cet instant.

 C’est un sentiment naturel, vous allez voir, cela va bien se passer.

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Cette fois-ci, pas de trace du domestique, Claudie en personne attendait ses invités. Derrière son sourire de circonstance, elle avait autant le trac que sa belle-sœur. Pourtant elles s’étaient connues dans leur jeunesse, elles avaient fréquenté le même lycée sans toutefois partager la même classe, elles avaient trois ans de différence et à cet âge cela compte beaucoup. Par la suite Claudie ne se lia pas d’amitié avec celle qui devait entrer dans la famille. Elle se rangea du côté de sa mère et suivit ses conseils : la famille Raisnard ne doit pas parler à la famille Ducelle.

Aujourd’hui chacune devait mettre de l’eau dans son vin. Elles s’embrassèrent comme si de rien n’était pendant que Gérard réglait la note de taxi.

La réunion de famille se passa au mieux. Claudie fut déçue de ne pas pouvoir converser avec ses neveux. Sandra la rassura en l’invitant à venir passer quelques jours dans leur estancia. Claudie ne prononça pas un mot sur sa mère et sa sœur Nicole. Bien que ce sujet lui brûlait la langue, Sandra n’osa pas l’aborder. Entre gens bien élevés, on reste sur le non-dit.

Claudie questionna sa belle-sœur sur leur arrivée en Argentine. Elle voulait tout savoir sur son frère. Surtout, comment, en n’étant parti de rien, s’était-il retrouvé à la tête d’une des plus belles entreprises du pays ? Elle regardait souvent par la fenêtre ; certainement qu’elle rêvait d’Argentine, de pampa, et d’espace. Elle qui n’avait pu avoir d’enfant était un peu jalouse de son frère qui avait réussi sa vie familiale. Elle était enfin heureuse d’être pardonnée et avait hâte de prendre son billet pour Buenos Aires. Claudie et Sandra étaient désormais comme deux sœurs, leur bonheur ne serait complet qu’une fois qu’elles auraient fait la connaissance de Nicolas, leur beau-frère. L’entreprise bordelaise se trouvait dans le creux de la vague, dommage, car Claudie voulait l’embaucher. Ce fut Sandra qui emporta les suffrages de Nicolas en lui proposant du travail en Argentine.

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Barre

Toute vérité n’est pas toujours bonne à dire

Gérard venait d’encaisser son dernier chèque, sa banque allait cesser de le harceler, il disposait même d’un petit plus pour prendre quelques jours de vacances avant de repartir sur une nouvelle enquête. Sa situation avec Chantal n’était toujours pas clarifiée. Il hésitait à s’engager, pourtant il se sentait bien avec elle, seulement c’était difficile pour un vieux garçon comme lui d’abandonner toutes ses petites habitudes. Il s’octroya une nouvelle période probatoire, après quoi, juré promis, il prendrait une décision.

Il ne lui restait plus qu’à restituer les clés de sa location à l’agence et retourner à Paris. Toute la famille Raisnard était réconciliée, l’histoire se terminait sur un « happy end », il aurait dû se réjouir pour eux, pourtant une ombre au tableau l’en empêchait, un point dans cette affaire le gênait. La sœur Nicole qui était accusée de tous les maux de la terre n’avait jamais pu s’exprimer, son internement tombait à pic, un peu trop à pic à son gré. Gérard décida d’aller la voir à Tulle où elle était enfermée.

Le médecin de la clinique ne fit aucune difficulté pour qu’il la rencontre. Il fut même heureux qu’une personne sur cette terre s’intéresse enfin à cette pauvre femme.

— Vous êtes le premier en dix ans à venir lui rendre visite. Je ne suis pas certain que son internement soit justifié. J’ai besoin du consentement de la famille pour la faire sortir, et cela, je n’ai jamais pu l’obtenir malgré mes nombreuses requêtes.

— Docteur, pouvez-vous me dire à quelle date votre patiente a été internée ?

— Oui, je m’en souviens parfaitement, c’était le lundi 8 mars 2004, il pleuvait ce jour-là, comme rarement il a plu ici. Ce genre de précipitation ne se rencontre généralement que sous les tropiques. Je revois cette pauvre Nicole comme si c’était hier, elle est arrivée accompagnée de sa sœur et de son beau-frère. Elle s’est présentée sans appréhension, pensant qu’il s’agissait d’un contrôle de routine. Elle a été reçue par le professeur Tuffier qui a procédé à l’examen. Je venais juste de prendre mes fonctions, je n’étais pas encore assez expérimenté pour décider s’il fallait ou non l’interner. La pauvre pensait rester quelques jours pour des examens complémentaires, elle n’est jamais ressortie de sa prison.

— Sa mère n’était pas présente ?

— Non ! La pauvre n’était plus de ce monde, elle était morte deux mois plus tôt, ce qui au dire du couple avait affecté la santé mentale de Nicole.

— Vous êtes sûr que son entrée dans la clinique est postérieure au décès de sa mère ?

— Tout à fait, j’ai le dossier sous les yeux, je peux vous en parler sans trahir le sacro-saint secret de la profession.

Cela changeait beaucoup de choses aux yeux de Gérard, Claudie avait menti en lui disant que la santé de sa mère s’était détériorée après l’internement de sa fille, c’était l’inverse qui s’était produit. Pourquoi ce mensonge ?

— Que reprochait Claudie à sa sœur ?

— Vous abordez un sujet qui révèle du secret professionnel. Je vais quand même soulager ma conscience, Nicole reprochait à sa sœur d’avoir tué son père et la secrétaire. Cela ne correspondait en rien à la vérité puisque son père était mort d’un arrêt cardiaque et la secrétaire s’était pendue. Nicole n’en démordait pas et voulait le faire savoir à la terre entière. Cette situation était très gênante et risquait de jeter le discrédit sur l’entreprise familiale.

— Le professeur Tuffier exerce toujours ?

— Non ! Quelques mois après l’arrivée de Nicole, il a démissionné pour partir à l’étranger.

— Vous ne savez pas où il est allé.

— Je crois que c’est en Argentine.

— Je peux avoir un entretien avec Nicole ?

— Bien sûr ! Je vais vous la présenter, elle se repose comme tous les après-midi dans le parc.

— Nicole, vous avez de la visite.

Homme mour 1

Une femme d’une cinquantaine d’années, assise sur un banc, se livrait comme tous les après-midi à la lecture, son occupation favorite et bien, que plongée dans son livre, elle releva la tête rien qu’à l’évocation de son nom.

— Ah, c’est vous, docteur ! C’est gentil de venir me parler, je suis si seule ici, heureusement que je m’évade grâce à ceci, dit-elle en désignant l’ouvrage qu’elle tenait dans la main.

— Monsieur Gérard Plantier voudrait vous parler.

— Il est médecin ?

— Non, juste un ami de votre frère Raphaël.

Au nom de son frère, Nicole retrouva le sourire.

— Vous êtes le bienvenu, enfin des nouvelles de la famille !

— Malheureusement, je ne vous apporte pas de bonnes nouvelles, votre frère a été enterré le mois dernier, victime d’une maladie de cœur.

— Il n’était pas en France au moment de son décès ?

— Non, il vivait avec sa femme et ses deux enfants en Argentine.

— La série continue, après Papa et Huguette, c’est au tour de Raphaël et moi qui suis enfermée dans cette prison, je n’ai rien pu faire pour empêcher la mort de mon frère. Décidément elle a réussi un sans-faute la frangine.

— Que voulez-vous dire en parlant de sans-faute ?

— Claudie a tué Papa et Huguette, c’est Maman qui me l’a avouée, j’avais des soupçons depuis le début, sauf que je n’avais aucune preuve. Maman me les a données peu avant de mourir, elle avait consigné tout cela dans un dossier. Claudie a réussi à me le reprendre et l’a détruit. Comme je la menaçais d’aller à la police, elle m’a fait enfermer avec la complicité du professeur Tuffier, un ami de son mari. Il est parti en Argentine une fois qu’il a touché de l’argent, je suis sûr que c’est lui qui a assassiné mon frère.

Gérard ne savait plus trop quoi penser, ou cette femme était folle à lier ou au contraire elle disait vrai, auquel cas ce serait monstrueux. Le seul moyen de le savoir serait de demander à Sandra le nom du docteur qui soignait son mari dans les derniers temps.

— Je ne peux plus rien faire pour mon frère, mais si vous êtes un de ses amis, vengez-le.

— Vous semblez guérie, voulez-vous que j’intercède auprès de votre famille pour vous faire sortir ?

— C’est trop tard, jamais Claudie ne l’acceptera et puis mes jours sont comptés, voyez avec le professeur Logoff.

Comme Gérard semblait ne pas comprendre, Nicole rajouta :

— C’est le médecin avec qui vous discutiez. Dites-lui que je vous ai parlé de ma maladie, la vraie. Je compte sur vous, monsieur…

— Gérard Plantier, je suis détective, payé par votre belle-sœur Sandra pour faire la lumière sur la mort de son beau-père et d’Huguette.

— Vous lui avez dit que c’était moi qui les avais tués, Claudie s’en sort bien, elle va se faire adopter par ses neveux et nièces, elle qui n’a jamais pu avoir d’enfants. Finalement vous arrivez trop tard, ne cassez pas le semblant de famille qui reste. Renseignez-vous seulement sur Tuffier et dites à Sandra de demander une enquête à son sujet en Argentine. Je vais pouvoir mourir en paix. Adieu, monsieur le détective !

Nicole reprit la lecture de son livre.

Gérard la regarda, ne sachant plus trop quoi penser. Il retourna saluer le médecin avant de quitter la clinique.

— Alors comment avez-vous trouvé ma pensionnaire ?

— Bien, elle me semble avoir toute sa raison. Elle m’a parlé de sa vraie maladie, en insistant sur l’adjectif vrai.

— Oui, la pauvre est atteinte d’un cancer, ses jours sont comptés. Elle semble l’accepter avec courage.

Gérard salua le médecin et appela un taxi pour le mener à la gare. En chemin, il repensa au docteur et à son tic verbal et trouvait curieuse cette façon de nommer sa patiente la pauvre. C’est peut-être serait-ce lui qui aurait besoin d’une thérapie ? Cela le fit sourire. Il lui restait un détail à régler, mais pour cela il devait appeler Sandra. Heureusement qu’il n’avait pas encore effacé le numéro. À la troisième sonnerie, sa correspondante décrocha :

— Bonjour, c’est Gérard Plantier, je peux vous poser une question ?

— Bien sûr !

— Quel est le nom du médecin qui soignait votre mari à Buenos Aires ?

— Il y en a eu plusieurs, le dernier en date était le docteur Tuffier, est-ce problème ?

— Non, juste une coïncidence, c’est le nom du professeur qui a interné votre belle-sœur Nicole à Tulle.

— Vous avez interrogé Nicole ?

— Oui je vous invite à aller la voir, elle est atteinte d’un cancer, ces jours sont comptés d’après le médecin.

— Je viens de rentrer chez moi, je dois recevoir Claudie et son mari. J’irai la voir dans quinze jours, mes enfants ont besoin de moi, je ne peux pas repartir avant.

— C’est bien, merci.

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Épilogue

Durant un mois, une activité intense régna dans l’estancia. Claudie et son mari enchantés du climat et de l’ambiance familiale restèrent une semaine de plus, le temps de faire la connaissance de Nicolas et de sa femme qui avaient été, eux aussi, invités. Les domestiques reprenaient le sourire, leur avenir ne semblait plus menacé depuis que leur patronne avait définitivement cessé de s’occuper des travaux ménagers, comme elle l’avait fait juste après la mort de son mari. Ce surcroît de travail se traduisait pour eux par une amélioration de leur salaire.

Nicolas accepta la place que Pietro, le directeur général, lui proposa. Son travail en France n’était pas valorisant et en dehors de son oncle, il n’avait pas de famille pour l’aider. Ici son avenir était prometteur, Claudie lui alloua une somme conséquente en dédommagement du passé. Nicolas accepta les conditions financières qui lui furent proposées, même si celles-ci étaient très inférieures à son dû en cas de procès.

Lorsque Sandra reprit l’avion pour Paris, un mois s’était écoulé. Elle voulait renouer avec sa famille, les nouvelles qu’elle avait obtenues sur la santé de son père n’étaient pas des meilleures. Elle se souvint de la promesse qu’elle avait faite au détective et appela la clinique à Tulle. Le docteur Logoff lui annonça que Nicole avait succombé à sa maladie, la semaine précédente, elle avait laissé des affaires et une lettre.

Sandra décida de se rendre à la clinique pour prendre connaissance des révélations de son ex-belle-sœur.

La question du détective sur le médecin qui soignait son mari l’intriguait. Après le coup de téléphone, elle s’était rendue au cabinet du Docteur Tuffier, celui-ci était parti sans laisser d’adresse augmentant ainsi le mystère sur cette affaire. 

Après discussion avec le docteur Logoff, le doute n’était plus de rigueur, le professeur Tuffier qui avait diagnostiqué l’insuffisance cardiaque ayant nécessité l’opération était bien le psychiatre qui avait interné Nicole. Pour quelle raison avait-il émigré en Argentine et pourquoi s’était-il arrangé pour avoir Raphaël comme patient ? Sa disparition renforçait sa culpabilité. Une pensée sombre, proche de l’horreur, envahit l’esprit de Sandra : et si la mort de Raphaël était l’œuvre de ce détraqué ? Elle rejeta cette idée qui aurait impliqué la complicité du chirurgien à Paris, ce qui était peu vraisemblable. Elle n’écoutait plus le docteur Logoff, perdue dans ses songes.

 Le médecin craignant un malaise de son interlocutrice haussa un peu le ton :

— Vous ne vous sentez pas bien, vous voulez vous allonger ?

— Non, juste un coup de fatigue, merci.

Le médecin remit quelques objets à Sandra ainsi qu’une enveloppe de grand format en précisant :

— Voilà tout ce que possédait cette pauvre Nicole. Elle ne disposait pas d’argent personnel. Son compte ayant été mis sous tutelle, c’est sa sœur qui payait les factures.

Sandra attendit de se retrouver dans sa chambre d’hôtel pour l’ouvrir. Il y avait trois feuilles manuscrites et des photos.

Dans sa lettre Nicole regrettait qu’elle n’ait pas pu s’expliquer de vive voix. Elle niait toute implication dans la mort de son père et de la secrétaire. C’est parce qu’elle accusait sa sœur de ces crimes que celle-ci l’avait fait enfermer avec l’aide du docteur Tuffier qui avait été payé pour cela. Elle pardonnait malgré tout à sa sœur du mal qu’elle lui avait fait et ne souhaitait pas qu’elle termine ses jours dans l’isolement, comme elle.

Sandra ressortit de cette lecture complètement bouleversée. Désormais elle ne regarderait plus Claudie de la même façon, Nicole avait raison, le manque de preuve, le temps passé et l’esprit de famille incitaient à maintenir solidement fermé le couvercle sur la marmite. Pour ses enfants, elle ne devait pas rouvrir des plaies dont les cicatrices n’étaient pas encore refermées.

 

Gérard Plantier venait de signer un nouveau contrat qui l’occupait à plein temps, enfin presque. Pour l’aider, il avait recruté une secrétaire qui avait promis de travailler avec lui vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Chantal était enchantée de son nouveau travail qui la changeait de ses anciens clients, car ceux-ci étaient encore vivants.

FIN de la nouvelle

 

 

 

 

 

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 14/03/2025

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Commentaires

  • sophie pastoureau

    1 sophie pastoureau Le 25/10/2024

    C'est bien la première fois que je lis, que dis je, que je dévore cette nouvelle en une soirée, vivement la prochaine. Merci monsieur Vidal.
    Cordialement
  • fretier

    2 fretier Le 05/06/2014

    agréable à lire vite la suite!!
  • Ducol Anne

    3 Ducol Anne Le 03/05/2014

    Là, rien à dire, sinon que j'attends la suite !

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