Une vie à faire semblant

 

I

Sur la falaise

Bougival, mars 2017

Depuis que j’ai découvert le terrible secret que mes parents m’avaient toujours caché, ma vie est devenue un véritable enfer. Tous les matins, je me réveille la boule au ventre, en priant Dieu que la nouvelle ne s’ébruite pas. Je ne peux me confier à personne, pas même à Marianne, ma femme.

Les parents de Marianne nous ont invités à passer les vacances de printemps dans le chalet qu’ils viennent de louer, à Courchevel. Ils l’ont choisi suffisamment vaste pour nous accueillir. Les photos qu’ils nous ont envoyées montrent qu’ils n’ont pas hésité à casser leur tirelire. J’en attribue l’idée à ma belle-mère, qui est toujours prête à nous aider financiè­rement. Elle est fille unique et, maintenant que ses parents sont décédés, elle dispose d’un héritage appréciable qu’elle s’efforce de transmettre à sa fille et à ses petits-enfants. Une noble action dont je devrais me réjouir, seulement je la soupçonne d’avoir des arrière-pensées à mon égard, elle sai­sit le moindre prétexte pour me rabaisser auprès de sa fille. Je ne suis pas le gendre dont elle rêvait et elle me le fait payer à la première occasion. Nos deux enfants, Yannick et Clotilde, sont ravis de pratiquer leur sport favori, car, sans cette invi­tation, ils auraient passé leurs vacances à Bougival. Ils sont tellement impatients de partir que, chaque matin, ils cochent sur le calendrier les jours qui restent avant de chausser les skis et dévaler les pistes de Courchevel.

Mon beau-père a jeté son dévolu ces dernières années sur cette station huppée, située dans le massif de la Tarentaise en Savoie. Il apprécie tout particulièrement les rap­ports qu’il entretient avec le voisinage. Au moins, dans ce village, il se sent en sécurité parmi ces personnes issues du même rang social que lui. Cela le change de la région parisienne, où il ne supporte plus la promiscuité que lui imposent les nouveaux arrivants qui investissent les rues et les transports en commun. Même la banlieue chic n’est plus épargnée. Pour se rendre sur son lieu de travail, il utilise dé­sormais sa voiture. Si cette solution le met à l’abri des contacts avec la foule, elle n’est pas exempte d’incon­vénients. Les embouteillages le forcent à se lever tôt et rentrer tard et avec le poids des ans, il sait qu’il est grand temps qu’il songe à sa retraite. S’il est impatient de quitter la Capitale au plus vite, il doit encore affronter un obstacle et non des moindres, convaincre son épouse qui ne partage pas sa passion provinciale.

J’avais réservé sur Internet quatre places en première dans le train Paris-Annecy, le samedi 4 mars 2017, quand un impératif de dernière minute m’obligea à retarder mon départ de quelques jours. Quarante-huit heures avant de faire les bagages, la secrétaire du directeur me prévint qu’il me recevrait au cours de la semaine suivante dans le cadre du bilan annuel, sans préciser le jour et l’heure. Depuis le temps que j’attendais cette réunion pour exprimer mes observations sur l’évolution de ma carrière. J’aurais dû me réjouir, mais, compte tenu du contexte, mes premières pensées se tournèrent vers ma femme et mes enfants. Comment réagiraient-ils en apprenant que je ne serais pas auprès d’eux ? Par ailleurs, ce rendez-vous revêtait d’autant plus d’impor­tance à mes yeux, qu’à deux reprises par le passé, il avait été annulé à la dernière minute en raison d’un emploi du temps surchargé. Je ne savais trop quoi faire et je m’apprêtais à demander s’il était possible de repousser d’une semaine la réunion, mais à l’instant même de formu­ler ma requête, mon cerveau fit un blocage et m’empêcha de m’exprimer. Je sentais confusément que je le regretterais par la suite. Je préférai en parler au préa­lable à Marianne, car elle était toujours de bon conseil. Elle m’en dissuada, m’expliquant que ce n’était pas le moment de me mettre à dos mon patron alors qu’il semblait m’appré­cier.

Nous décidâmes qu’elle partirait en train avec les enfants et que je les rejoindrai une fois que l’entretien serait passé.

Dès que la secrétaire s’aperçut que j’avais rempli une demande de congés qui avait été validée par mon supérieur, elle se rendit compte de son erreur. Elle prévint son patron qui aménagea dans son emploi du temps un créneau pour me recevoir au plus tôt. Il s’excusa de ne pas avoir vérifié le planning et m’affirma qu’il n’était nullement dans son intention de me priver des miens en cette période de vacances.

 

Le lundi dans la soirée, Marianne m’appela comme elle me l’avait promis. C’était la première fois qu’elle partait seule avec les enfants. Étant de nature anxieuse, voire à culpabiliser, elle s’inquiétait du moindre détail et, aujourd’hui, elle doutait de mes talents culinaires et de mes capacités à me faire à manger. Je la tranquillisai en énumérant les nombreux plats surgelés que j’avais repérés dans le congélateur et lui rétorquai que l’utilisation d’un four à mi­cro-ondes était encore du domaine de compétences d’un in­génieur, même si celui-ci semblait peu enclin au bricolage. Elle s’attarda une demi-heure à décrire avec minutie son après-midi à Courchevel. Les enfants étaient ravis de leur première journée, ils avaient fait la connaissance de petits copains de leur âge et il y avait fort à parier qu’ils passe­raient l’essentiel de leur temps sur les pistes. Comme elle s’y attendait, ses parents avaient fait les choses en grand. Le chalet était à deux pas des remontées mécaniques. Ma­rianne fut heureuse d’apprendre que l’entretien était prévu le lendemain matin. Elle en déduisit qu’avec un peu de chance, je pourrais prendre le train mardi en début de soi­rée. Je l’en dissuadai, lui expliquant que j’avais des dossiers à terminer et que, dans le meilleur des cas, je ne serai en me­sure de quitter Bougival que mercredi.

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Bougival, le 7 mars 2017

Mon évaluation annuelle eut lieu comme prévu en fin de matinée, cela me laissait tout loisir de prendre le train mercre­di. Je n’eus qu’à me féliciter d’avoir suivi les conseils de Ma­rianne. Ma patience fut récompensée, car il m’accorda la promotion que j’attendais depuis de nombreux mois. Cela faisait presque vingt ans que je travaillais dans cette entreprise et, jusqu’à présent, tous mes efforts pour gravir les échelons étaient restés vains. J’envisageais de quitter la compagnie quand l’arrivée du nouveau directeur changea la donne. Dès notre première rencontre, je sentis que la confiance était établie et que la place que je convoitais depuis si longtemps était enfin à portée de main. Je dus tout de même patienter, car, à l’époque, il était trop jeune dans la société pour bousculer l’ordre des choses, mais aujourd’hui, ma ténacité avait été récompensée.

L’augmentation qui accompagnait ma nomination dépassait mes espérances en cette période de vaches maigres. Mon avenir était désormais assuré chez « Gramble-and-Co », une des plus importantes firmes européennes de cour­tage en assurance.

En sortant de son bureau, ma première réaction fut de composer le numéro de Marianne et lui annoncer la bonne nouvelle, malheureusement, son téléphone était débranché. Je considérai cet empêchement comme une chance et je décidai de lui faire la surprise le lendemain. J’échafaudais un plan qui, de toute évidence, recueillerait son assentiment. Je lui demanderai de me rejoindre à la gare de Moûtiers-Sa­lins. Elle préviendrait ses parents que nous rentrerions tard, qu’ils ne s’inquiètent pas et qu’ils prennent soin des enfants. Je l’inviterai à dîner en amoureux dans l’un des meilleurs res­taurants de la station en prenant garde de ne pas lui en ré­véler le nom.

Je profiterai du trajet en train pour retenir une table au 1947, l’établissement de Yannick Alléno, qui venait d’obtenir sa troisième étoile au guide Michelin.

Je me réjouissais à l’avance du bonheur qu’éprouverait Marianne lorsqu’elle apercevrait l’enseigne. Peu avant notre mariage, elle m’avait avoué qu’elle adorerait manger au moins une fois dans sa vie à la table d’un grand chef cuisinier. Le message était passé, et pour notre voyage de noces, j’avais réservé deux couverts chez Bocuse, quand un événement de dernière minute nous obligea à annuler ce repas. L’occasion ne s’était pas représentée par la suite. Je m’attendais aussi à des réserves de sa part sur le prix et à cette remarque bassement matérielle, j’objecterais que le choix en revenait à mon directeur qui m’avait vanté les mérites de ce chef étoilé dès qu’il avait appris que nous étions descendus à Courchevel. Je patienterai jusqu’au dessert avant de lui annoncer ma promotion et mon augmentation et nous trinquerions au succès, un verre de champagne à la main.

La soirée du 7 mars 2017 se présentait sous les meilleurs auspices, maintenant que mon patron venait de lever les doutes qui pesaient sur mon avenir dans la société.

Le grand ordonnateur qui règne sur l’univers, choisit me concernant une tout autre destinée dont je me serais bien passé.

Alors que je me préparais à dîner d’un plat surgelé, j’allumai machinalement le poste de télévision et ma vie bascu­la à l’instant où j’entendis le flash au journal TV :

L’ennemi public No 1 vient de s’évader.

Aussitôt, je compris ce que cela signifiait. Je ne pris même pas la peine de faire ma valise. Je quittai sur-le-champ mon appartement et roulai toute la nuit en direction du gouffre de Plougrescant, une commune du département des Côtes-d’Armor où nous passions nos vacances d’été lorsque les enfants étaient petits. Dans la précipitation, j’avais oublié le téléphone sur la table de la salle à manger.

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 Plougrescant, 8 mars 2017

Cela fait maintenant plus de trente minutes que je suis assis au bord de la falaise, face à l’océan, les pieds dans le vide. Les rafales soufflent à plus de cent cinquante kilomètres/heure, comme cela se produit deux ou trois fois par an dans cette région de Bretagne. La pluie frappe mon visage, la tempête fait rage.

Le vent s’est levé de mauvais poil ce matin. Il se déplace en tournant, comme s’il hésitait sur la marche à suivre, et lorsqu’une bourrasque plus forte que les autres vient me frapper dans le dos, je dois me cramponner de toutes mes forces, tellement je crains d’être entraîné par la puissance du souffle. Le grondement des eaux, quelques mètres plus bas, produit un bruit insupportable, comme seule dame nature en possède le secret. Je souhaiterais me boucher les oreilles et ne pas entendre ces cris qui semblent provenir des en­trailles de l’enfer, mais je n’ose pas, de peur de lâcher prise et de tomber dans les flots en furie. Je suis tel le vent, hésitant sur la conduite à tenir. Où sont mes belles pro­messes qui m’ont guidé jusqu’à cet endroit ? En arrivant à proximité de la grève, il y a moins d’une heure, mon esprit ne souffrait d’aucun doute. Je venais ici, d­éterminé à en finir avec la vie, et voilà qu’une fois sur place, mes pensées m’entraînent dans la direction opposée. Je ne me savais pas aussi fourbe. J’aurais dû me méfier, on ne peut renier l’hérédité ! J’aurais dû tenir compte de mes gènes avant d’écrire cette foutue lettre. J’aurais l’air de qui et de quoi auprès de l’opinion, si au dernier moment, je re­viens sur ma décision ? Si je tenais en face de moi, les personnes qui traitent de lâches ceux qui se suicident, je leur casserais volontiers la gueule. Qu’ils viennent, qu’ils prennent ma place, ils comprendront que ce n’est pas facile de mettre fin à quarante années d’existence, comme ça d’un trait ! Je me donnais un autre quart d’heure de sursis, après, juré promis, ce sera le grand plongeon.

Les événements se succédèrent à un tel rythme au cours de ces dernières vingt-quatre heures que je n’avais pas été capable de surmonter la situation. Je m’étais retrouvé face à une muraille. J’étais convaincu tout au long du trajet que je n’avais plus le droit de vivre et voilà qu’une petite voix venant de l’intérieur m’affirmait que je n’avais rien à voir dans ce massacre. Elle avait sûrement raison, mais comment persuader mes employeurs, mes collègues, mes voisins et tous les autres que je n’avais rien de commun avec ce personnage ? Il me sera impossible de survivre une fois que la nouvelle se sera répandue. Dans l’instant présent, n’importe quel psychologue me retournerait comme une crêpe, sauf qu’avec un temps à ne pas mettre un chien dehors, mes chances de tomber sur un psy étaient aussi minces que de gagner le gros lot au Loto.

J’entends un bruit, certainement quelqu’un qui m’a repéré sur la falaise et qui s’inquiète pour moi ? Il doit me prendre pour un touriste égaré, ou un gars complètement inconscient. J’ai beau écarquiller les yeux, je constate que je suis seul. Ce n’est qu’une facétie de monsieur Vent qui s’amuse avec mes nerfs. Après mon ouïe, c’est ma vue qui déraille. Un éclair zèbre le ciel et illumine l’horizon comme le feraient des cen­taines de projecteurs. Pendant une fraction de seconde, il me sembla reconnaître la voilure d’un bateau. Ce ne pouvait être que mon imagination qui me jouait des tours. Qui serait assez fou pour prendre la mer aujourd’hui ? Et pourtant, je jure­rais l’avoir vue cette foutue voile. J’en étais là dans mes pen­sées, lorsque le bruit du tonnerre éclata violemment, au point de me faire sursauter. Un nouvel éclair d’une intensité moindre embrassa le ciel. Je restai sur ma faim, car la faible luminosité ambiante ne permettait pas de percer la couche de brouillard, je comptai les secondes, la foudre était tombée à deux kilomètres, elle s’éloignait.

Il pleuvait désormais à verse, les vannes étaient grandes ouvertes, un vrai déluge et je n’avais aucune possibilité de me mettre à l’abri. L’eau transperçait mes vêtements, j’avais l’impression d’être au fond d’une piscine. J’étais seul, désespé­rément seul. Tout mon passé défilait dans ma tête.

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Date de dernière mise à jour : 05/01/2025

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