Le singulier destin de la famille Schmitt

 

Préambule.

Je m’appelle Hans Schmitt, je suis Allemand et, cinquante ans après la Seconde Guerre mondiale, je revendique ma nationalité avec une fierté non dissimulée. Je suis le fils d’Edmund et le petit fils de Frantz et je n’ai pas honte du passé de mes ancêtres, contrairement à beaucoup de mes compatriotes qui sont atteints d’amnésie dès qu’il s’agit d’aborder les années sombres de la période 39-45 et du règne d’Adolf, comme si cette époque n’avait jamais existé.

Notre famille est maudite depuis plusieurs générations et je sais que je n’échapperai pas au triste sort de mes aînés. J’ai acquis depuis longtemps la certitude que nous sommes victimes d’une malédiction. Nos ennuis remontent au début de la guerre de 1870 peu de temps après que ma famille, qui avait appartenu durant des décennies au monde des modestes, devienne soudainement riche. De là, à croire que nous n’étions pas faits pour vivre dans l’opulence ou que cet argent, dont j’ignore la provenance, se vengeait comme l’affirmait mon père. Certains disaient en parlant de nous que nous méritions notre sort. Ils pensaient bien évidemment au dicton populaire qui assure que le bien mal acquis ne profite jamais.

Je suis aujourd’hui persuadé que tous les événements de ma vie étaient déjà inscrits dans les gènes de mon père avant sa naissance et j’appris à mes dépens qu’il n’est pas possible de lutter contre l’hérédité. Si cette situation prête à sourire et ne plaide pas en ma faveur, ne vous interrogez pas pour autant sur ma santé mentale et tranquillisez-vous, je vais bien. Je n’essaye nullement de me dédouaner en prétextant une quelconque maladie qui me priverait de tout discernement.

Je n’ai pas connu mon grand-père ou si peu et mon père est mort lorsque j’avais quatre ans. Les seuls souvenirs que j’en ai conservés se résument à la journée de mon dernier anniversaire passé avec lui. Tout ce que je vais vous raconter, je l’ai appris de ma grand-mère et lu dans des lettres.

 

I
Mon grand-père, Frantz.

Mon histoire est très liée à celle de mon pays et vous ne comprendriez pas ce qui poussa mes ancêtres à agir ainsi au cours de ces quatre-vingts dernières années si je ne replace pas le récit dans le contexte de l’époque et décrive les grands événements mondiaux qui ont conduit mon grand-père Frantz à débarquer en 1944 à Royan en France.

 

   Lorsque ma famille hérita en 1882 de la fortune et des titres de leurs voisins, mes aïeux, Carl, Emma et Klaus, leur fils, quittèrent la Bavière pour se rapprocher de la frontière française au cas où ils seraient obligés de fuir l’Allemagne pour échapper à la colère des enfants de feux leurs bienfaiteurs qui s’estimaient dépossédés.

Je ne sais rien de la façon dont ils obtinrent cette fortune. J’en conclus que ce n’était certainement pas d’une manière très honnête à voir les précautions dont ils s’entourèrent tout au long de leur vie. Ils gardèrent le secret jusque dans la tombe.

Mais ne brûlons pas les étapes et revenons en 1882 ; cette année-là, après un long voyage, mes ancêtres posèrent leurs valises dans un petit village près de Karlsruhe, capitale du grand-duché de Bade. Cette commune avait l’avantage d’être située aux portes de l’Alsace, territoire annexé dix ans plus tôt, après la défaite des Français en 1871. Avec l’argent de leur héritage, ils rachetèrent une ferme pour exercer le métier qui était le leur depuis plusieurs générations.

Carl, mon trisaïeul, avait embrassé la condition paysanne plus par tradition que par passion. À la naissance de Klaus, il jura en son for intérieur de tout faire pour que celui qui lui succédera un jour obtienne un rang et une position dans la société plus en rapport avec ses convictions. Il encouragea son fils à poursuivre des études et se préoccupa de lui trouver une âme sœur. Il était persuadé que l’union avec une demoiselle fortunée ferait son bonheur. Il affectionnait parmi ses relations un notable du village qui rassemblait toutes les conditions. Il possédait une entreprise rentable et avait une fille en âge de se marier. Carl convainquit sa femme Emma d’inviter à dîner le couple et leur fille Éva. Klaus n’éprouvait aucun sentiment pour celle qui lui était promise et n’entendait nullement l’épouser. Il en fit part à son père, mais celui-ci s’obstinait dans son idée et le menaça de lui couper les vivres s’il refusait. Le fils, par peur de se retrouver privé de tout subside, se fiança avec Éva en juin 1898.

Alors que, pendant dix-sept ans, ma famille avait joué la discrétion et espérait faire perdurer cette situation, mon ancêtre Carl contracta au cours de son quarante-cinquième été une maladie grave qui l’obligea à passer la main à son fils Klaus. Frappé en pleine force de l’âge, son orgueil en prit un coup et, très vite, il se mit à sombrer dans la dépression.

Klaus fréquentait à cette époque la faculté de Frankfort, il interrompit sa scolarité pour se voir confier les rênes de l’exploitation. Ses parents avaient choisi l’université de Frankfort, plutôt que celle de Munich, trop proche de leur ancienne adresse.

Depuis un an, Klauss repoussait régulièrement la date fatidique de la cérémonie, prétextant qu’il devait terminer ses études avant de convoler en justes noces. Pourtant, Éva était un beau parti, elle était la seule héritière, mais, pour Klaus, l’argent ne faisait pas tout. Il reprochait à sa promise d’avoir un physique ingrat alors qu’il rêvait d’épouser une femme ravissante. Son père, qui l’incitait depuis des mois à se marier, joua sur la corde sensible en mettant en avant sa mort prochaine. Pour ne pas le peiner davantage, son fils accepta que la cérémonie ait lieu en septembre. Trois semaines après, son père s’éteignit au milieu de la nuit, prenant toute sa famille au dépourvu, car, les jours précédents, il semblait sur la voie de la guérison. Bien que cette mort paraisse suspecte, le médecin opta pour la thèse du suicide et délivra le permis d’inhumer. Des bruits s’élevèrent dans le voisinage pour critiquer le laxisme de la police. Les soupçons se portèrent sur deux étrangers qu’on avait vus roder dans le village la veille du décès.

Klaus de nature volage eut de nombreuses liaisons au cours des premières années de sa vie de couple. Si Éva, qui aimait profondément son mari, en fut affectée, jamais elle ne lui en fit reproche et, en juillet 1902, elle eut la joie de constater qu’elle attendait un enfant. Elle accoucha au mois de mars 1903 d’un garçon de quatre kilos qu’ils nommèrent Siegfried. Les parents d’Éva se désolaient de ne pas avoir d’autres héritiers. Toutes les tentatives se soldèrent par des fausses-couches et au moment où tous avaient accepté cette situation, la vie réserva à Emma une divine surprise. Alors qu’elle se croyait malade, le médecin, appelé en urgence, lui apprit qu’elle ne souffrait d’aucune allergie, et qu’elle était tout simplement enceinte.

 

Mon grand-père Frantz naquit en 1913, un an avant le début du Premier conflit mondial. Il connut dans sa prime jeunesse les affres de la guerre et son cortège de privations. L’armistice de 1918 laissa un goût amer à tous les Allemands et marqua profondément ce petit garçon de cinq ans aux yeux bleus et aux cheveux blonds qui ne rêvait que de revanche.

R

Au moment de déclencher les hostilités en août 1914, nos gouvernants sont persuadés que l’issue nous sera favorable. Ils n’ont aucun doute que l’Allemagne sortira vainqueur et touchera des indemnités, comme en 1871. Dans ces conditions, peu importe que le pays s’endette pour financer l’équipement des armées si cela permet de gagner la bataille, même si cette politique engendre de l’inflation. Il sera toujours temps une fois le traité paraphé par les perdants d’assainir les comptes du Reich.

 Durant toute l’année 1917, le haut commandement croit encore en la victoire, malheureusement, début 1918, les forces ennemies prennent le dessus et l’entrée en guerre des Américains aux côtés des Français et des Anglais ruinent nos derniers espoirs. La réalité tourne au cauchemar. Le 11 novembre 1918 à cinq heures quarante-cinq du matin, nous signons l’armistice, contraints et forcés. Humiliation suprême, la scène se déroule dans le wagon personnel du général Foch au milieu de la forêt de Compiègne à un point nommé le carrefour de Rethondes. Les belligérants mirent plus de six mois pour rédiger le traité de Versailles qui imposait des sacrifices énormes à notre pays. Tous les germes de la revanche figuraient noir sur blanc dans cet acte que nous avons été obligés d’accepter pour éviter une guerre civile.

La défaite porta un coup fatal au deuxième Reich et, le 9 novembre 1918, Guillaume II, empereur d’Allemagne et roi de Prusse, abdiquait, laissant ainsi le pouvoir vacant. Nos concitoyens se dotèrent d’une assemblée constituante, appelée la République de Weimar, du nom de la commune où furent votés les textes de ses lois fondatrices. Alors que la peur de voir l’Allemagne devenir communiste était dans tous les esprits, non seulement chez mes compatriotes, mais aussi parmi nos voisins européens, cette république naissante semblait être un compromis satisfaisant aux yeux du monde occidental. Cependant, la tâche était trop lourde pour cette jeune démocratie et, très vite, elle s’avéra incapable de remettre sur pied l’économie et procurer du travail aux habitants. L’inflation s’envola dès 1919 pour atteindre en 1923 des proportions inégalées dans le passé. Au premier janvier de cette année, le dollar qui valait 18 000 marks dépassait en novembre, soit moins d’un an plus tard, la somme astronomique de 4200 milliards. Non, ami lecteur, il ne s’agit pas d’une faute d’impression aussi invraisemblable que cela puisse paraître, les prix étaient libellés en milliards. Les fortunes fondirent en quelques mois. Celle de ma famille vit son montant amputé des trois quarts en moins d’une année et mes arrière-grands-parents remercièrent le ciel de ne pas être complètement ruiné. La colère grondait dans le pays.

Notre peuple se sent humilié. La classe politique dans son ensemble n’a pas tenu ses promesses et un homme sorti de nulle part commence à faire entendre une musique différente. Il a pour nom, Hitler, deux syllabes faciles à retenir et à chacun de ses meetings, la foule de plus en plus nombreuse scande « Heil Hitler » en l’accompagnant d’un salut du bras et de la main tendue. Le signe de ralliement des fascistes. Cet inconnu d’origine autrichienne milite dans les rangs de l’extrême droite. Il défend avant tout la race germanique et s’attaque à tous les étrangers et particulièrement aux juifs qu’il traite de profiteurs. Un sentiment nationaliste qui plaît à une majorité d’Allemands. Hitler tente avec ses amis un coup d’État en 1923. À l’issue de ce putsch manqué, il échappe à la mort de justesse, trois jours après, il est incarcéré. Accusé de haute trahison, il est condamné à 5 ans de détention, mais, curieusement, il ne purgera que treize mois. C’est du fond de sa cellule de Landsberg qu’il rédige son fameux ouvrage Mein Kampf, dans lequel il décrit point par point ce qu’il fera une fois qu’il aura pris le pouvoir.

R

Après sa libération de prison, Hitler ne parvient pas à retrouver rapidement sa popularité. Il est interdit de parole dans de nombreux États jusqu’au 5 mars 1927. Il transforme le NSDAP (parti national-socialiste allemand du travail, plus connu sous le nom de NAZI). Il devra attendre 1933 pour obtenir un score lui permettant de devenir chancelier.

R

En 1923, mon grand-oncle Siegfried quitta l’exploitation familiale pour étudier le droit à Paris. Il n’adhérait pas aux liesses populaires qui séduisaient la majorité des concitoyens et ses parents hâtèrent son départ en France avant qu’il ne fasse l’objet d’une arrestation. Frantz, qui avait des idées opposées à son frère s’enrôla dans les jeunesses hitlériennes dès leur création en 1926, autant par conviction que par opportunisme alors qu’il n’avait pas encore quatorze ans. Son zèle et son dévouement furent vite reconnus en haut lieu, et à vingt ans, il intégrait la petite sphère, très prisée, des dignitaires du parti avec pour mission de contrôler ses congénères. Une position confortable et enviée de ses camarades qui le jalousaient secrètement.

En 1929, le monde traversa une récession sans précédent qui n’épargna pas l’Allemagne et qui ne fit qu’attiser la haine de nos concitoyens envers le monde de la finance et de ses représentants.

Le 30 janvier 1933, Hitler accéda au pouvoir après des élections légales. Le sentiment anti-juif se répandit dans la population, on leur reprochait la défaite de 1918 et la crise économique de 1929, deux événements majeurs pour lesquels ils n’y étaient pour rien.

 

Pour ses vingt ans, les parents de Frantz lui offrirent, en guise de cadeau d’anniversaire, un appartement dans le centre de Karlsruhe. Cet éloignement était souhaité autant par Frantz, qui rêvait de vivre en ville que par sa mère, qui trouvait les amis de son fils, un peu trop encombrants. Les voisins se plaignaient des pratiques musclées de ces hôtes qui ne respectaient pas les règles de la démocratie.  

  À l’approche de Noël 1935, mon grand-père rencontra Rosa, une étudiante en deuxième année d’histoire, lors d’un rassemblement pour la jeunesse. Elle était âgée de dix-neuf ans et désireuse comme lui d’effacer les insultes que l’Allemagne avait subies. Elle faisait confiance au Führer pour redonner à son pays la place qu’il méritait. Sur ce point, elle était en désaccord profond avec ses parents qui, depuis qu’ils avaient lu Mein Kampf, craignaient que le maître de l’Allemagne ne mette à exécution ses écrits et s’en prenne un jour à eux à cause de leur origine juive. Rosa avait beau leur dire qu’ils n’étaient pas concernés par ces théories qui avaient été rédigées dix ans auparavant, que ce livre n’était qu’une erreur de jeunesse et ne correspondait plus aux idées du dirigeant actuel, elle peinait à les convaincre et même à se convaincre. Au fond, elle n’était pas aussi rassurée qu’elle l’affirmait et ne restait pas indifférente aux légendes qui se colportaient dans la communauté israélite.

 Lors de sa première rencontre, si Rosa fut séduite par son humour et son physique, elle ne ressentit pas les symptômes du coup de foudre, contrairement à Frantz qui en tomba immédiatement amoureux. Il volait sur un petit nuage. S’il était totalement sous le charme et la beauté de cette jeune fille, il était surtout impressionné par son intelligence et ses connaissances. Il sut de suite qu’elle deviendrait sa femme.

Devant son insistance, elle accepta de le revoir. Il se montra patient et prit le temps de lui faire la cour. Cette attitude plut beaucoup à Rosa, qui était de tempérament romantique. Un jour, il franchit le Rubicon en lui parlant de fiançailles. L’idée de se marier avec un membre du parti inquiétait Rosa et la rassurait à la fois. Elle voyait dans cette union un moyen de mettre sa famille à l’abri des éventuelles exactions.

Il voulait tout savoir d’elle. Elle lui expliqua qu’elle était née à Strasbourg en 1916 à l’époque où l’Alsace appartenait à l’Allemagne et, lorsqu’en 1918, elle fut rattachée à la France, ses parents choisirent de s’exiler de l’autre côté du Rhin, car ils considéraient que leur avenir serait meilleur en Allemagne qu’en France, dont ils ne maîtrisaient pas la langue. Ils se fixèrent à Karlsruhe à cause de la proximité avec Strasbourg. Ils avaient encore la nostalgie de l’Alsace. Frantz tiqua un peu en découvrant que son patronyme avait une consonance judaïque, cela pourrait lui être reproché, mais il était tellement amoureux qu’il ne se préoccupa pas de cette situation, d’ailleurs, après la cérémonie, elle deviendrait madame Schmitt. Jusqu’à présent, il s’était bien gardé de présenter Rosa à ses relations et bien lui en prit, car, en lisant les notes qu’ils recevaient de l’état-major, il tomba sur un rapport qui lui fit froid dans le dos. Une jeune femme venait d’être arrêtée, au seul motif qu’elle se prénommait Rosa. Il ne suffisait pas qu’elle change de nom, mais aussi de prénom. Il lui expliqua les risques auxquels ils s’exposaient en continuant à se voir. Elle lui proposa d’utiliser Edma, son deuxième prénom. Pour Frantz, cela convenait à ravir, il connaissait la femme d’un haut dignitaire qui s’appelait ainsi. Il fut rassuré quand il s’aperçut qu’Edma ne figurait pas sur la liste des prénoms suspects.

Depuis qu’il fréquentait Rosa, il tremblait en pensant à leur avenir. Qu’adviendrait-il le jour où la véritable identité de sa femme serait rendue publique ? Il était trop engagé pour faire marche arrière et n’en éprouvait pas l’envie. S’il devait l’épouser, cela ne pouvait se faire que dans le secret le plus absolu. La vie des parents de la jeune fille était en sursis et ils représentaient un péril pour le jeune couple. Depuis plusieurs mois, les rafles s’intensifiaient. Tôt ou tard, ils seraient arrêtés et leur secret serait vite découvert. C’est alors qu’il échafauda un plan pour les sauver tous les quatre d’une fin tragique. Il convainquit ses futurs beaux-parents de quitter l’Allemagne au plus vite. Ceux-ci suggérèrent de retourner à Strasbourg, heureusement, Frantz les décida à s’exiler aux États-Unis. Il leur expliqua que le sentiment de revanche chez les Allemands était si fort que d’ici un an ou deux les hostilités reprendraient, l’Alsace serait reconquise et leur sécurité ne serait pas plus assurée de l’autre côté du Rhin, l’avenir lui donna mille fois raison.

Frantz proposa à Rosa d’accompagner ses parents en lui promettant de la retrouver dès que la situation le permettrait. La jeune fille refusa de le quitter. Elle accepta de changer d’identité pour épouser l’homme de sa vie. Elle devint Edma Garner, la fille d’un couple de commerçants strasbourgeois qui étaient morts dans un incendie en 1917. La fillette demeurait à l’époque chez des voisins. Avec la fin de la guerre et la destruction partielle des archives municipales, il ne fut pas très compliqué pour un faussaire de fabriquer des faux papiers plus vrais que nature.

 Il épousa Edma Garner au mois de mai 1936 en toute intimité. Moins de dix personnes furent conviées à la cérémonie. Même ses parents ignoraient tout du passé de leur belle fille. Son frère, qui vivait à Paris, déclina l’invitation. Aux yeux de tous, Edma était une petite orpheline née d’une famille catholique qui l’avait baptisée à la naissance.

 

Une fois marié, Frantz fera tout pour protéger le secret. Il déclarait à ses amis et collègues qu’elle était de santé fragile, une bonne raison pour ne pas la convier dans les réunions politiques.

Rosa vouait un amour sans faille à Frantz, elle lui était reconnaissante d’avoir sauvé ses parents en les mettant à l’abri. Elle mesurait le risque qu’il avait pris sans se soucier des conséquences s’il avait été surpris par un membre du parti.

Le 7 novembre 1938, deux jours avant la nuit de Cristal[i], les parents de Frantz sont retrouvés sans vie à leur domicile. Ils ont été étouffés à l’aide d’un sac. Les corps ne présentaient pas de blessures ou de signes prouvant qu’ils avaient cherché à se défendre, ce qui sous-entendait qu’il y avait au moins deux agresseurs. Soit, les meurtriers étaient des familiers, soit ils s’étaient cachés et avaient attendu le moment propice pour procéder à une attaque-surprise. Les coupables ne seront jamais arrêtés. Les enquêteurs considérèrent qu’il s’agissait d’un règlement de comptes après avoir découvert dans le salon un mot des assassins sur lequel il était écrit à l’encre rouge :

« Ainsi finissent les charognards qui dépossèdent les honnêtes gens ».

Les policiers conclurent que les descendants des héritiers s’étaient vengés et que les agresseurs avaient quitté l’Allemagne. Pour moi, cette théorie est peu vraisemblable. Pourquoi auraient-ils attendu plus de soixante ans pour faire justice ? Il faut plutôt chercher l’explication dans la violente dispute qui opposa Frantz à ses parents, comme je pus le lire dans une lettre qu’il avait adressée à Rosa en octobre 1944. Sans avouer le meurtre, il reconnaissait s’être emporté contre son père lorsque celui-ci le menaça de signaler aux autorités les origines de sa belle-fille. Il ne comprenait pas comment son père avait découvert leur secret et espérait qu’il n’avait mis personne d’autre dans la confidence. Pourquoi avait-il patienté tout ce temps avant d’en parler à sa femme ? Le souci de soulager sa conscience ?

R


[i] La nuit de Cristal

La nuit de Cristal (en allemand « Reichskristallnacht ») est le pogrom contre les Juifs du Troisième Reich qui se déroula dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938 et dans la journée qui suivit. Ce pogrom a été présenté par les responsables nazis comme une réaction spontanée de la population à la mort le 9 novembre 1938 d’Ernst Vom Rath, un secrétaire de l’ambassade allemande à Paris, grièvement blessé deux jours plus tôt par Herschel Grynszpan, un jeune Juif polonais d’origine allemande. En fait, le pogrom fut ordonné par le chancelier du Reich, Adolf Hitler, organisé par Joseph Goebbels et commit par des membres de la Sturmabteilung (SA), de la Schutzstaffel (SS) et de la Jeunesse hitlérienne, soutenus par le Sicherheitsdienst (SD), la Gestapo et d’autres forces de police.

Sur tout le territoire du Reich, près de deux cents synagogues et lieux de culte furent détruits, 7500 commerces et entreprises exploités par des Juifs saccagés ; une centaine de Juifs furent assassinés et des centaines dautres se suicidèrent ou moururent des suites de leurs blessures. Près de 30000 furent déportés en camp de concentration : au total, le pogrom et les déportations qui le suivirent causèrent la mort de 2000 à 2500 personnes. Point culminant de la vague antisémite qui submergea l’Allemagne dès l’arrivée des nazis au pouvoir en janvier 1933, la « nuit de Cristal » fait partie des prémices de la Shoah.

En provoquant cette première grande manifestation de violence antisémite, les nazis voulurent accélérer l’émigration des Juifs, jugée trop lente, en dépit de la politique de persécution et d’exclusion mise en œuvre depuis février 1933. L’objectif fut atteint : le nombre de candidats à l’émigration crût considérablement. Mais, en dépit de l’indignation que l’événement suscita dans le monde, les frontières des autres pays restèrent fermées.

Marquant une rupture avec la politique nazie de 1933 à 1937, ainsi qu’une étape dans la violence et la persécution antisémites, cet événement fut également révélateur de l’indifférence des nations au sort des Juifs d’Allemagne et d’Autriche, et de l’incapacité des États démocratiques à contrecarrer les coups de force menés par l’Allemagne de Hitler.

 

 

Retour à la page précédente, Cliquez Ici

Date de dernière mise à jour : 06/01/2025

6 votes. Moyenne 4.9 sur 5.

Ajouter un commentaire

Anti-spam