Jean le miraculé - tome 2 Retour au Tonkin

De Paris à Châlons

Jean fait ses adieux à Julie et Émile

Depuis que Jean avait obtenu à la mairie son billet de chemin de fer pour Châlons, il était soulagé de quitter Paris au plus vite, où tout lui rappelait trop ses amours passées. Il entra dans le café de son cousin avec une mine presque réjouie. Julie, en le voyant arborer un léger sourire, crut dans un premier temps qu’il venait de retrouver Odile, car, depuis le départ de celle qu’il considérait comme sa fiancée, il avait le visage fermé et semblait porter sur lui toute la tristesse du monde. Ses traits étaient tirés, il ne mangeait pratiquement plus, les forces abandonnaient visiblement leur bel apollon. Elle ne put s’empêcher de lui poser la question qui lui brûlait les lèvres :

— Tu as des nouvelles d’Odile ? Elle est revenue ?

— Non, je suis toujours sans nouvelle, je pense vraiment qu’elle est morte, ou qu’elle est partie pour un autre, ce qui ne change pas grand-chose pour moi. Pourquoi me poses-tu cette question ?

— Excuse-moi de te dire cela, tu parais moins triste que ces derniers jours, tu as un air plutôt gai, oserais-je dire ?

— Je suis calme et détendu depuis que j’ai appris que je partais sous les drapeaux.

Julie n’en croyait pas ses oreilles, elle le regardait d’un air inquiet ; il répéta, pensant qu’elle n’avait pas entendu :

— Je pars faire mon service militaire.

Julie sortant de sa torpeur demanda :

— Tu n’es pas un peu trop jeune pour l’armée ? Ne me dis surtout pas que tu as devancé l’appel pour fuir tes problèmes de cœur ?

Jean n’osait pas avouer la vérité de peur de blesser tous ceux qui l’aimaient, il s’en tint à ce qu’il avait décidé : il faisait son service contraint et forcé et n’avait rien précipité.

— Non, c’est le délai normal. Lorsque je suis passé devant la mairie l’autre jour, j’ai lu l’affiche concernant la conscription, dans laquelle, il est écrit que les jeunes de mon âge doivent se faire recenser. Suite à quoi, je suis allé trouver l’employé qui m’a inscrit et m’a demandé de revenir trois jours plus tard pour rencontrer la commission ? J’ai été reçu ce matin par un commandant, un médecin et le représentant du préfet. Ils m’ont fait tirer un numéro. Résultat : je pars pour 3 ans dans les colonies, au Tonkin.

— Mais ce n’est pas possible ! Tu as tiré un mauvais numéro, nous avons des économies, nous pouvons certainement en racheter un d’une durée moins longue. Et comment se fait-il que tu partes au Tonkin ? D’ailleurs, où se trouve-t-il ce foutu Tonkin ?

— Je me suis renseigné, le Tonkin est situé au sud de la Chine, aux antipodes, rajouta Jean pour impressionner Julie.

— Et pour racheter ton numéro ?

— Non, le commandant m’a bien précisé que, désormais, le service était obligatoire et, même en payant, il n’est plus possible de changer l’affectation.

— Tu pars quand chez les Chinois ?

— Je dispose de trois jours pour rejoindre le camp de Châlons pour m’initier au métier de militaire. Ils appellent cela « faire ses classes », je vais rester deux mois au camp de Châlons, avant de prendre le bateau pour l’Extrême-Orient. J’ai juste le temps de vous faire mes adieux.

Julie entendait les paroles de Jean, mais n’en saisissait pas le sens. Tout se mélangeait dans sa tête, ce départ était si soudain, si imprévu qu’elle avait du mal à imaginer que, dans trois jours, il ne serait plus là.

— Excuse-moi, Julie, j’ai quelques formalités à faire, je dois prévenir le propriétaire pour lui signifier que je libère l’appartement et lui régler le dernier loyer. Je repasserai en fin d’après-midi ou en début de soirée pour voir Émile. Je n’oublierai pas les enfants. Il est hors de question que je parte sans leur dire au revoir.

— Tu manges avec nous ce soir ?

— Oui, si je ne vous dérange pas.

— Il manquerait plus que cela.

R

                       

Jean était content de se retrouver seul pour faire le point sur ces dernières heures. Il ne regrettait pas son engagement, mais ne savait plus trop où il en était, tout se mélangeait dans sa tête. L’amour venait de lui décocher une flèche qui pourrait s’avérer mortelle. Depuis un an, il voguait sur un nuage sans se soucier du lendemain. Le départ d’Odile l’avait fait redescendre brutalement sur terre et cela faisait mal, très mal. L’amour était une maladie, d’ailleurs, ne dit-on pas : « être tombé amoureux » ? Dans certaines régions, on emploie même le terme « tomber en amour », comme on dirait tomber malade. L’amour s’était abattu sur lui, le soir où son regard avait croisé celui d’Odile. Tout ce qu’il avait connu avant n’était que simulacres. Contrairement aux idées reçues, ce mal ne frappait pas tout le monde, les élus étaient même rares. Lui avait contracté la forme aiguë, celle dont on se remettait difficilement. Il était persuadé que cette maladie était la plus belle chose qui puisse nous arriver sur terre et que tous les amoureux vivaient la même passion. Jusqu’au départ d’Odile, le doute n’avait jamais effleuré son esprit. Elle était faite pour lui et lui pour elle, leur amour était à l’unisson. C’était merveilleux de s’aimer, encore fallait-il être deux ! Le départ de l’un est souvent mal vécu par l’autre. Bien que cela se termine rarement par une mort physique, la personne délaissée subit une mort intérieure, invisible qu’elle traîne en elle toute sa vie. Elle pense l’avoir jugulée, la joie de vivre semble revenir, elle fait de nouvelles connaissances, le temps amène l’oubli, les plaies se cicatrisent et il suffit d’un rien, juste une petite étincelle pour ranimer la flamme qui paraissait éteinte à jamais.

Jean avait la tête vide ; dans sa chambre à l’abri des regards indiscrets, il pouvait laisser éclater sa peine et ne s’en privait pas. Les larmes coulaient en creusant de grands sillons sur son cou. Une vraie fontaine qui semblait intarissable. Au bout de deux heures, la source finit par s’assécher, ce qui ne signifiait nullement sa guérison, mais tout simplement le résultat d’un problème physiologique : les canaux lacrymaux étaient obstrués. Jean se trouva surpris de ne plus sentir ce liquide salé s’écouler sur sa peau. Il se secoua et commença à sortir de cette torpeur qui le paralysait. Il avait mille choses à faire d’ici son départ et il restait là, allongé à pleurer. Il décida de compter jusqu’à dix avant de se relever, il ânonnait les chiffres comme un gamin de cinq ans : un deux… à huit. Il s’arrêta, épuisé avant de retomber de tout son poids sur le lit. Il enfouit sa tête dans l’oreiller pour respirer son odeur encore présente, il l’imaginait…, ses yeux se re­fermè­rent, il rêvait… Puis il se redressa d’un coup en disant :

— Je deviens fou, c’est sûr ! je suis fou, je viens de la voir, elle était là avec moi sur le lit et elle est repartie.

Des visions, il en avait constamment. Elles faisaient partie de lui, elles étaient en lui, dans sa tête, dans son cœur. Il n’aspirait qu’à une chose : mourir. Il se répétait continuellement :

— Il faut absolument que je parte d’ici, que je quitte Paris, que je quitte la France, que je mette de la distance entre tous ceux qui l’ont connu et moi.

Souvent, il se surprenait à crier :

— Odile, où es-tu mon Amour ? Je t’en supplie, reviens.

Il se tut, tendit l’oreille, crût, l’entendre… se rassura ; non ce n’était que la voisine qui sortait de son appartement.

Huit heures du soir, il se décida enfin à quitter son logement pour aller rejoindre Julie et Émile. Il se surprit à parler à haute voix :

 — Ils m’attendent pour manger, je dois me dépêcher.

Il se passa la tête sous l’eau pour effacer les traces de larmes et se frictionna vigoureusement le visage avec un gant pour lui redonner des couleurs. Il se regarda dans une glace et l’image qu’il y vit lui fit peur :

— Ce n’est pas moi, cet effrayant personnage, se dit-il !

Il finit par trouver la force d’ouvrir la porte et sortit de l’appartement. Un air sec et froid l’accueillit, il venait d’oublier que l’hiver était bien présent cette année. Il remonta la rue, quelques flocons de neige commençaient à tomber. Il ne put s’empêcher de dire des choses anodines :

— Cette neige ne tiendra pas longtemps.

Il pressa le pas et tourna dans la rue de la Gaîté. Le café était éclairé, une petite tache de lumière au milieu de tout cet océan de noir. Il avait avancé les fonds à Émile pour faire installer l’électricité et, visiblement, les employés de la compagnie Edison avaient fait des prouesses, le travail avait été terminé rapidement. Jean avait peur que le branchement n’intervînt qu’après son départ. Autant que son argent serve à la famille au cas où il ne reviendrait pas de ces terres lointaines. Il repensa à Thomas, son oncle, mort accidentellement quelques mois après le décès de Marie. Il réalisait pour la première fois que ce n’était pas un accident, mais un suicide. Il comprenait Thomas et l’approuvait, il en aurait fait de même à sa place. Jean avançait sur le trottoir comme un automate. Il secoua sa tête pour faire tomber la neige qui commençait à coller sur ses cheveux, et se retrouva tout surpris d’être déjà devant la porte du café.

Contrairement à son habitude, Jean ne poussa pas la porte comme il le faisait depuis toujours. Il toqua contre la vitre comme s’il était devenu subitement un étranger. Il avait peur de déranger et s’apprêtait à repartir, lorsqu’il entendit la voix de Julie au travers de la porte :

— Alors, qu’attends-tu pour entrer ?

Jean enclencha la poignée et pénétra dans le bar le plus discrètement possible… Oh surprise… ! La salle du café était pleine, ils étaient une bonne vingtaine à l’attendre. Julie avait réuni à la hâte une partie de ses amis, elle avait même réussi à faire venir René, son meilleur copain. Jean ne savait plus quoi dire devant toute cette assemblée. La sueur coulait sur son visage, il attribuait ce phénomène au changement de température. Il aurait dû plutôt mettre cela sur le compte de l’émotion… Il les regarda et resta sans voix. Émile finit par briser la glace :

— Ce soir, nous fêtons le branchement électrique, la compagnie Edison nous a agréablement surpris en terminant les travaux avec quinze jours d’avance sur le délai prévu. Dès que Julie m’a prévenu de ta visite, je suis allé immédiatement les voir pour leur parler de ton affectation militaire. Ils ont eu la gentillesse de faire en deux heures un branchement provisoire pour que tu puisses constater l’efficacité de leur éclairage avant ton départ pour les colonies. Nous tenions à te remercier, car c’est grâce à toi que le progrès technique a transformé le café. Regarde, on y voit comme en plein jour.

— Vous êtes sûrs que ce repas avec tous mes amis n’a pas d’autres raisons que l’électricité, n’y aurait-il pas comme un parfum d’amertume doublé d’un au revoir ? Mais rassurez-vous, trois ans, c’est vite passé. Je reviendrai en pleine forme.

— Eh bien, disons que ce repas fête les deux évènements. Je sais que le départ à l’armée, même s’il est obligatoire, n’est pas un évènement particulièrement heureux, mais nous tenions à passer une soirée en ta compagnie avant d’être privés de ta présence pendant trois ans, répondit Julie, la voix chargée d’émotion.

Le repas se passa dans la bonne humeur, les deux enfants avaient obtenu la permission de manger, ce soir, à la table des grands. Marie-Blanche, âgée de sept ans et demi, avait atteint l’âge de la raison. Jean se remémora son enfance récente, lorsqu’il avait erré seul sur les routes à la recherche de son cousin. Quand il avait commencé à travailler chez son oncle Thomas, il avait tout juste l’âge d’Albert. Heureusement que son petit cousin avait des parents qui veillaient sur lui et lui apportaient l’amour et le bonheur qu’il n’avait pas eu étant jeune.

Au dessert, Émile déboucha trois bouteilles de champagne qu’il gardait pour les grandes occasions.

Jean, avant de quitter ses amis et pour satisfaire une demande générale, se mit à chanter toutes les chansons qui avaient fait son succès aux Folies-Bobino. Il ne disposait pas d’un orchestre, mais l’accordéoniste, qui avait animé le réveillon 1881, faisait partie des convives. Certainement que Julie avait une petite idée en tête lorsqu’elle l’avait invité.

 Le sol tanguait un peu quand Jean quitta la salle pour retrouver son appartement. Les effets de l’alcool absorbé tout au long du repas n’étaient certainement pas étrangers à cette démarche chaloupée. Dans sa profession, il connaissait les méfaits de la boisson et, pour s’en préserver, il ne buvait que très rarement de l’alcool. Il ne tenait pas à ressembler à certains de ses clients qu’il voyait jour après jour sombrer dans la boisson. Ce soir-là était l’exception. Il avait voulu porter un toast avec ses amis, alors il a levé son verre pour l’électricité, un verre pour Émile, un verre pour Julie, un verre pour René… Au final, cela faisait beaucoup de verres pour quelqu’un qui n’en avait pas l’habitude. La tête lui tournait. Le vent attisait les effets du froid, provoquant sur tout son corps des picotements qui se transformaient en brûlures. Pour se réchauffer, il essaya de courir, mais les jambes ne suivaient pas, alors il se traîna lamentablement jusqu’à la rue Vandamme et termina les deux étages à quatre pattes.

R

Le lendemain, il alla trouver le propriétaire de l’appartement pour lui signifier qu’il rompait le bail pour cas de force majeure, celui-ci ne l’accepta pas immédiatement et exigea le paiement jusqu’à la fin du bail qui se terminait dans dix mois. Jean ne put accepter ce genre de chantage. Lui, qui pensait payer généreusement trois mois, décida de régler uniquement le mois en cours et de s’en tenir là. La conversation tourna en boucle, chacun restant sur sa position, Jean explosa :

— Puisque vous ne voulez rien entendre, je vous dis, moi, que dans deux jours je ne suis plus ici, je pars pour les colonies et je ne suis pas du tout sûr d’en revenir vivant. Je n’ai pas un centime de côté, alors vous attendrez mon retour si jamais je m’en sors.

Le propriétaire qui avait fait la guerre de 70, réfléchit et finit par accepter deux mois de loyer, par solidarité envers un patriote. Le mardi, Jean erra comme une âme en peine dans les rues de Paris, visitant tous les endroits qu’il avait partagés avec Odile. Il savait que cela était vain, mais l’amour le tenait tellement fort qu’il était incapable de résister.

Le mardi soir, après avoir été faire ses adieux à son cousin et sa famille, Jean retourna une dernière fois avec son copain René aux Folies-Bobino. Le Directeur le salua et prévint le serveur :

— Paul, l’addition sera pour moi. Je vous dois bien ça, mon petit Jean. Si vous voulez chanter une ou deux chansons, cela me ferait plaisir.

Jean ému par cette demande ne put s’empêcher de verser quelques larmes qui lui venaient spontanément, il s’essuya le visage d’un revers de main en disant :

— D’accord, mais juste une.

Après le spectacle, Jean alla trouver Louise dans sa loge, elle lui dit :

— J’ai appris que tu partais au Tonkin, j’espérais bien que tu viendrais me dire au revoir. Tu sais, je n’ai toujours pas de nouvelles d’Odile, je suis vraiment certaine qu’elle est morte, peut être que l’on finira par retrouver un jour son cadavre. Je sais à quel point elle t’aimait. Sache qu’elle ne t’aurait jamais quitté pour quelqu’un d’autre. Chasse cette idée de ta tête pour de bon. Écris-moi et je t’enverrai des nouvelles du Folies-Bobino. Si, par hasard, j’apprends quoi que ce soit à propos d’Odile, je te le ferai savoir.

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Date de dernière mise à jour : 05/01/2025

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